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19 juin 2008 4 19 /06 /juin /2008 07:42
   

Pierrick Sorin, Enghien-les-bains
Pierrick Sorin ou Le Laboratoire d'un film idéal illusoire
           
           
Pierrick Sorin, 48 ans, vidéaste, expose au Centre des arts d'Enghien-les-bains, Val d'Oise.

           
La présentation des travaux récents de Pierrick Sorin destinés à cette exposition d'Enghien-les-bains prend la forme de panneaux de contreplaqué léger, vissés aux murs, sur lesquels sont scotchés grossièrement des feuilles imprimées de textes ou de photographies, ou bien encore d'images scannées de dessins de l'artiste. Le papier adhésif sous l'effet de la chaleur et du temps qui passe a naturellement tendance à se décoller par endroit et  des épingles sont donc enfoncées aux quatre coins des documents. Enfin, quelques indications manuscrites - de la main de l'artiste-  sont rajoutées directement sur le bois laissé brut.
Ces panneaux juxtaposés sont alignés sur deux murs face à face. L'ensemble, d'une esthétique résolument "trash", décrit une partie du parcours relativement récent de Pierrick Sorin. Les panneaux sont datés et placés dans l'ordre chronologique. On peut y repérer des phases connues et d'autres que l'on découvre et qui sont censées alimenter ce fameux "film idéal illusoire".
Les illustrations présentées ici résultent d'une sélection. Les panneaux sont en effet nettement plus nombreux. Il semble qu'on ait demandé à l'artiste de raconter son parcours récent, comment certaines de ses œuvres sont apparues, et dans quelles circonstances. Mais ne nous y trompons pas, Pierrick Sorin ne se borne pas ici à produire un CV illustré. Ce qui fait l'intérêt de ce corpus c'est la différence de statut de chacun de ces documents installés dans une chaîne imperturbable.
           
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Cette chaîne d'événements artistiques au sein de laquelle la vie quotidienne intervient de façon généreuse débute en septembre 2006 (1). Sorin, apprend-on doit travailler sur la mise en scène d'un opéra. Il se défend immédiatement d'aimer l'opéra et déclare qu'il n'a «aucune culture musicale». D'emblée, le ton est donné : on fait appel à un artiste qui prétend ne pas aimer ce qu'il doit faire et qui, de surcroit, est le moins qualifié du monde pour exécuter la commande. Ceci relève d'une posture d'artiste et non d'une pratique professionnelle mettant en œuvre des compétences comme cela se faisait couramment au XIXème siècle.
Et ceci débouche sur deux conséquences prévisibles : un ratage (où sont les compétences attendues, les savoir-faire nécessaires à l'assurance de la réussite d'une œuvre de qualité ?) et en second lieu, et compte tenu de l'attitude dégagée, voire provocatrice, à un détachement de l'artiste, à sa non-implication. Et c'est l'inverse qui se produit : le succès est retentissant et, comble de la bizarrerie, on se rend compte que Pierrick Sorin est loin de rester froid (son corps est atteint d'un eczéma dû au stress et il nous confie : «Pour la première fois je vois mon story-board devenir réalité.  C'est magique,
c'est beau. Ça marche. Ma gorge se serre, mes yeux sont un peu humides. Je comprends que la partie est gagnée. Problèmes divers et des petits renoncements ont été transcendés par l'énergie collective.»(sic,3)
Il est l'artiste qui donne l'impression d'être ailleurs, l'artiste qui bricole, ne se prend pas au sérieux mais également celui pour qui (de manière fautive ?) souhaite ardemment produire des œuvres importantes, des œuvres qui lui procureraient la reconnaissance.

           
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Si la planche 3 est bien documentaire et fait donc référence à un moment réel et objectif de la vie artistique de Pierrick Sorin, il en va autrement pour d'autres étapes racontées ici dans lesquelles on verra un Pierrick Sorin déguisé mimant des individus qu'il a croisés et qui lui inspirent des personnages qu'il va installer dans ce continuum (10 et 11 : le touriste qui visite la Bretagne ou  5 : l'agent d'assurance, tel un Séraphin Lampion,  qui vient l'importuner et lui fait perdre deux heures). L'image joue sur les codes, la mise en scène, le décor stéréotypé (y compris l'œuvre d'art dans le paysage au second plan : on y reconnaît le bateau mou d'Erwin Wurm présenté dans le cadre de la 1ère Biennale d'art contemporain à Nantes, l'an passé).
Au passage, notons la prédilection de Pierrick Sorin pour  la présence ou le clin d'œil à l'œuvre d'art
dans ses productions (que ce soit peinture, sculpture, préoccupation théorique, etc.). La photographie du sèche-cheveux à la chaussette (7) ou encore celle de la lampe aux chaussettes (en haut de page) en est sont deux exemples : dans le premier cas, jeu sur la création d'une sculpture contemporaine utilisant l'association de matériaux ridicules, et dans le second, un jeu sur l'objet "design", référence à Fischili & Weiss, nouvelle photographie à l'esthétique "cheap" ? Ceci est une constante et s'explique dans le rapport très ambivalent de Sorin à la notoriété (d'artiste) signalé plus haut. Une part artistique qui ne peut pas se résoudre à s'assumer totalement. Il est significatif que le mot "œuvre d'art", - lorsqu'il évoque une de ses productions- ou  "démarche artistique" soient placés entre guillemets dans les textes placardés sur ces contreplaqués.
 
 
 
«Se déclarer artiste et l'assumer est-il si prétentieux ou si difficile à assumer ?»
 



 
Pierrick Sorin : la suite -et la fin-  demain (peut-être... )







           
Le site du Centre des arts :http://www.cda95.com/       

Le site de Pierrick Sorin :
http://www.pierricksorin.com/    
           
           
           

Pierrick Sorin

Laboratoire d'un film idéal illusoire,
jusqu’au 29 juin,
Centre des Arts, 12-16 rue de la Libération, Enghien-les-Bains (95).
 


 
photographies de l'auteur excepté celle du titre : C'est mignon tout ça, (1993), vidéo monobande,  Perrick Sorin
           
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18 juin 2008 3 18 /06 /juin /2008 15:52
   

Pierrick Sorin, Enghien-les-bains
Pierrick Sorin ou Le Laboratoire d'un film idéal illusoire
           
           
Pierrick Sorin, 48 ans, vidéaste, expose au Centre des arts d'Enghien-les-bains, Val d'Oise.

           
Le dispositif de l'œuvre intéresse particulièrement Pierrick Sorin. Lorsqu'il débute, plus de deux décennies de vidéastes l'ont précédé. C'est dans les années 1960 et 1970 que des artistes ont exploré intensément tout ce qui relevait du dispositif dans le champ de l'art vidéo. Et ceci  avec une étonnante inventivité.
Sorin va être le digne héritier de ces pratiques et inventera de nouvelles combinaisons intégrant ses vidéos, en faisant appel à d'autres champs, ceci visant à créer chez le spectateur -parfois acteur de ses œuvres-  quelque chose de l'ordre de l'expérience. Les domaines sollicités par Pierrick Sorin seront  le cinéma, le théâtre  (voir ce qu'il appelle les «théâtres optiques»), la maquette, la sculpture,  l'architecture ou l'espace de vie en général, mais aussi tout ce qui est relatif au son et à la musique (et pas exclusivement le son enregistré de la bande vidéo), la surveillance, etc. Ces dispositifs sont destinés à obtenir certains effets générateurs d'expériences singulières chez le spectateur.
Ce qui frappe chez Pierrick Sorin c'est l'écart qui existe entre la complexité des constructions de ses dispositifs et la pauvreté affichée -et revendiquée- des situations qui sont présentées. Le dispositif, répétons-le, est complexe, sophistiqué (on lui a même reproché d'être alambiqué) mais  les événements qu'il organise et prend en charge sont dérisoires ou insignifiants : un bol renversé, un coup de pied aux fesses, un trousseau de clés égaré, ou encore quelqu'un qui gênerait en se plaçant devant un tableau comme dans l'œuvre qui suit :
           
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La Belle Peinture est derrière nous, 1989, (ci-dessus)
Dispositif vidéo avec caméra et bande enregistrée (ainsi qu'une "vraie" peinture)

Le visiteur qui participe involontairement à l'œuvre est pris à partie par l'artiste «Poussez vous ! je suis en train de regarder la belle peinture qui est derrière vous...». Une peinture de mauvais goût (6) se trouve effectivement derrière lui.
Le visiteur sera filmé et lorsqu'il regardera dans le cylindre (1), il se verra face à Pierrick Sorin (3, 4, 5) dans la même position que la sienne et traité à égalité en noir et blanc. Et là, cette confrontation produira un effet troublant d'échange avec l'artiste qui l'interpelle. (L'illustration 2 est un petit croquis préparatoire de la main de P.Sorin décrivant le dispositif).
La contingence du corps joue ici à plein. Alors qu'on voit la tête de Pierrick Sorin en médaillon (par l'œilleton), ce n'est exceptionnellement pas le corps de l'artiste qui gêne mais celui du spectateur.
Le corps est évidemment central dans l'œuvre de Pierrick Sorin. Mais ce corps est traité comme un objet, une pièce parmi d'autres au sein de l'architecture complexe du dispositif des œuvres : il est très souvent réduit à la taille de petites poupées qui sont habillées
ou dénudées, déguisées, maquillées. Le corps se voit projeté, multiplié, dédoublé ou découpé, souillé. La matière dont il est fait est objectivement inconsistante malgré l'embarras d'exister. Ces corps projetés  dans les fameux «théâtres optiques» sont bien des objets qu'il manipule : il les appelle d'ailleurs les «petits Sorins».
 

Dans les pièces les plus récentes comme Le photographe inspiré, (2008), la complexité du dispositif va être maintenue mais elle va s'enrichir d'une approche moins immédiate, moins  claire à interprêter. Vraisemblablement, une plus grande richesse.
Le texte introductif de cette pièce (à gauche) procède de manière intuitive et cette œuvre naît d'un croisement entre un théâtre  optique
existant, "143 positions érotiques",  et la demande qui lui est faite de témoigner de cette œuvre par une série de prises de vues. (clic sur l'image : attention fichier lourd, 4,4 Mo )
 Le temps passé pour rendre compte de cette œuvre et la difficulté qui existe de la photographier (à cause des reflets) produira une autre œuvre intégrant la première et qui conservera et mettra en scène les étapes d'un travail qui devait être, dans un premier temps, purement documentaire. D'où une installation constituée de plusieurs éléments mis en abîme : le petit Sorin en couleurs  prenant les positions du Kamasutra en compagnie d'un polochon, les représentations (en noir et blanc) d'un même petit Sorin tout nu, en arrière plan, exécutant une pseudo-chorégraphie et le photographe (Pierrick Sorin lui-même) en train de photographier cette œuvre et en butte aux difficultés techniques. Mais ces difficultés sont transformées en un nouvel objet artistique : « Très vite l'idée m'est venue de jouer avec mon propre reflet : j'ai pris quelques clichés où le petit Sorin se superposait...»

Donc une œuvre peut-être plus ouverte se profilant à l'horizon du Sorin nouveau...



«Bon, alors comment gérer son narcissisme ? Les artistes sont-ils avantagés ? »

Pierrick Sorin : la suite demain (peut-être... )







           
Le site du Centre des arts :http://www.cda95.com/       

Le site de Pierrick Sorin :
http://www.pierricksorin.com/    
           
           
           

Pierrick Sorin

Laboratoire d'un film idéal illusoire,
jusqu’au 29 juin,
Centre des Arts, 12-16 rue de la Libération, Enghien-les-Bains (95).
 

 
 
Á titre illustratif, photographies et captures vidéo de l'auteur excepté photographie du titre : C'est mignon tout ça, (1993), vidéo monobande,  Perrick Sorin
Le Photographe inspiré, (2008) vidéo de Pierrick Sorin (voir site)
La photographie 2 est extraite de l'ouvrage de Pierre Giquel, Pierrick Sorin, publié chez Hazan (1994), p 31
 
           
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17 juin 2008 2 17 /06 /juin /2008 09:20
   

Pierrick Sorin, Enghien-les-bains
Pierrick Sorin ou Le Laboratoire d'un film idéal illusoire
           
           
Pierrick Sorin, 48 ans, vidéaste, expose au Centre des arts d'Enghien-les-bains, Val d'Oise.




           

Pierrick Sorin est un amateur de Chaplin. Le cinéma burlesque est un univers qui lui est familier. Après ses études à Nantes, il va se filmer, se mettre en scène dans des situations de la vie quotidienne réelles ou inventées : les autofilmages. Son personnage -ou plutôt ses personnages- va se confondre avec la figure de l'idiot. Il est gauche, hésitant, inadapté et souvent victime d'agressions absurdes où les maladresses et les erreurs d'évaluation de situations banales lui sont fatales. Les agressions gratuites et directes font également partie de son quotidien. L'image en bandeau -ci-dessus- est une séquence d'une vidéo qu'il fait en 1994 (La Bataille des tartes) dans laquelle il se filme en plan rapproché et où l'on voit un Pierrick Sorin subir sans réagir les assauts répétés d'un entarteur. Son visage et le haut de son corps vont progressivement prendre du relief, de l'épaisseur ainsi que des couleurs comme un tableau en train de se faire.  La situation est drôle. Le spectateur rit. Mais petit à petit, le temps s'allonge et le malaise s'installe.
Cette pièce, La Bataille des tartes, ne figure pas dans l'exposition actuelle d'Enghien. Néanmoins elle est assez emblématique d'une tradition artistique que perpétue Sorin et qui a pour origine la figure de l'artiste bouffon, du clown ou comme le montre Jean Starobinski dans un ouvrage fameux, celle de l'artiste en saltimbanque. Dans la présentation de ce livre, Portrait de l'artiste en saltimbanque, Jean Starobinski écrit :
          
Depuis le romantisme le bouffon, le saltimbanque et le clown, ont été les images hyperboliques et volontairement déformantes que les artistes se sont plû à donner d'eux-mêmes et de la condition même de l'art. Il s'agit là d'un autoportrait travesti, dont la portée ne se limite pas à la caricature sarcastique ou douloureuse. Une attitude si constamment répétée, si obstinément réinventée à travers trois ou quatre générations requiert l'attention. Le jeu ironique a la valeur d'une interprétation de soi par soi. C'est une épiphanie dérisoire de l'art et de l'artiste. La critique de l'honorabilité bourgeoise s'y double d'une autocritique dirigée contre la vocation «esthétique» elle-même. Nous devons y reconnaître une des composantes caractéristiques de la «modernité», depuis un peu plus d'une centaine d'années.
 

         
Jean STAROBINSKI
Portrait de l'artiste en saltimbanque
Gallimard, 2004, 2de de couverture


Pierrick Sorin appartient bien à cette tradition. Chaque pièce de l'exposition le confirme. Et il n'est pas seul à porter cet héritage :Christian Boltanski, Paul Mc Carthy, Bruce Nauman, Cindy Sherman ou encore Olivier Blanckart (et son acolyte Arnaud Labelle-Rojoux), Jacques Lizène ou Joël Hubault -pour n'en citer que quelques uns-  sont d'un même filon.

 
Une série d'installations (Titres variables) a été réalisée en 1999-2000 où l'on voit Pierrick Sorin  déguisé  chaque fois différemment courir sur le disque vinyle d'un électrophone en marche. L'électrophone est réel et les petites effigies ridicules et amusantes, ces petits corps qui vacillent du fait de la rotation du disque,  font tout pour éviter la chute. On se situe à la fois dans le monde de l'enfance et dans l'univers des jeux de fête foraine (la planche savonnée qui tourne et expulse ceux qui s'y risquent). Mais c'est le monde du clown qui pointe. Le lourdaud qui trébuche et s'affaisse ; celui qui se cogne, se prend les pieds dans le tapis, tombe et se relève pour retomber à nouveau sous les rires. 
         un clic sur le mini-Sorin et il s'agite...
  «A cette tradition appartiennent les Gilles et les Pierrots de la Commedia, poursuit Starobinski dans Portrait de l'artiste en saltimbanque. Ce sont les héros d'un échec perpétuel, échec dont ils ont eux-mêmes à peine conscience, tant leur esprit est obtus...» (p53) 
           
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Dans une salle de projection (1, 2) des vidéos anciennes de Sorin sont présentées. On peut notamment y voir les autofilmages où il met en scène son double : Pierrick et Jean-Loup. Les procédés vidéo d'époque sont utilisés avec un soupçon de dérision. Pierrick va se filmer deux fois et inclure  son double Jean-Loup dans un même plan (4)  à la manière des Joueurs de cartes de Cézanne (on remarquera à l'occasion les allusions régulières à la peinture et à l'art en général chez Sorin). L'ennui des deux garçons sera à l'origine de bricolages drôles et mal foutus. L'invention de "jeux vidéo interactifs" ( 6 : de vrais œufs qu'il jettent sur un écran de télé restituant leur propre image qu'ils cherchent à atteindre), la réalisation d'instruments de musique fabriqués avec les moyens du bord (intervention des bruits du corps, utilisation d'ustensiles de cuisine et une bande son  triturée) qui débouche sur un clip imaginaire (5)* ou encore la partie de foot qui tourne au carnage et la cage des buts (3) qui fait penser à une sculpture contemporaine...
Pierrick Sorin en profite pour malmener l'art contemporain (mine de rien) : la prétention de certains artistes, leur enflure, leur discours. Et pourtant Sorin se situe résolument du côté de  la performance, art du XXème siècle, et de la vidéo  qui lui a toujours été étroitement associée. Il
se déguise, fait le spectacle, mime le ratage, tombe, prend violemment une pelle de jardin en pleine face, se blesse (sans jamais se faire mal) et échafaude consciencieusement un monde absurde.

Starobinski écrit des clowns et des saltimbanques : «Ils ont besoin d'une immense réserve de non-sens pour pouvoir passer au sens» (p112)







«Le balai tout seul, ça peut encore être une œuvre d'art? »
 


* Bon, je vous fais cadeau du clip :

 
Pierrick Sorin : la suite demain (peut-être...)







           
Le site du Centre des arts :http://www.cda95.com/       

Le site de Pierrick Sorin :
http://www.pierricksorin.com/    
           
           
           

Pierrick Sorin

Laboratoire d'un film idéal illusoire,
jusqu’au 29 juin,
Centre des Arts, 12-16 rue de la Libération, Enghien-les-Bains (95).
 

 
 
 
 
Á titre illustratif, photographies et captures vidéo de l'auteur (notamment captures d'écran) excepté celle du titre : C'est mignon tout ça, (1993), vidéo monobande,  Perrick Sorin
Pierrick et Jean-Loup, vidéos de Pierrick Sorin (voir site)
La séquence La Bataille des tartes, (1994) : photographie extraite du catalogue d'exposition La Grande Parade (2004), p 163
           
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16 juin 2008 1 16 /06 /juin /2008 07:36
   

Pierrick Sorin, Enghien-les-bains
Pierrick Sorin ou Le Laboratoire d'un film idéal illusoire
           
           
Pierrick Sorin, 48 ans, vidéaste, expose au Centre des arts d'Enghien-les-bains, Val d'Oise.
           
           
Enghien-les-bains. Je ne connais pas grand chose à cette ville. Je sais juste qu’il y a un lac, un casino et que la population vote à droite. J’expose au Centre des arts. L’exposition donne lieu à l’édition d’un ouvrage d’une centaine de pages, largement illustré, pour lequel je dois rédiger des textes sur ma « démarche artistique ». Je parle donc de ma pratique systématique de l’auto-filmage. A ce sujet, j’éprouve le besoin de me défendre contre d’éventuelles accusations de narcissisme. Je cite : «La démarche peut sembler égocentrique. Que, fondamentalement, elle le soit ou non, m’importe assez peu. C’est le résultat qui compte. Si le sens et l’esthétique excèdent tout sentiment d’amour-propre, l’étroitesse nombriliste est écartée». Tiens, cette phrase me donne une idée : j’arrête d’écrire. Je me désape et projette une image de mon visage sur mon ventre, la bouche calée à l’endroit du nombril que j’écarte de mes doigts. Illustration littérale de  «l’étroitesse nombriliste écartée ». Je n’avais pas pensé que mes poils pubiens me feraient une si belle toison pectorale… Cette création nouvelle, au moins, ne m’aura pas pris trop de temps. 
     
Pierrick Sorin
extrait d'un panneau exposé dans le cadre de l'exposition
           
           
           

   
Pierrick Sorin, interview. Video : Christine Barbe
L'étroitesse nombriliste écartée
   
   
Sorin touche à tout. Sorin c'est une désinvolture. Un qui est solidement installé dans l'enfance. Une façon de traverser un burlesque américain. Une manière catastrophique de gérer sa vie (enfin, apparemment). Un type avec un vocabulaire approximatif, une parole hésitante. Un air pas réveillé. C'est celui qui endosse la figure de l'idiot. C'est le fabricant de petites catastrophes. Un fatigué. Quelqu'un de banal, tout ce qu'il y a de plus banal. C'est un bricoleur, une sorte de Méliès qui fabrique des petits théâtres optiques permettant de créer des mises en scène miniatures où évoluent des petits personnages ayant l'aspect d'hologrammes. Et ces personnages qui gigotent, gesticulent, se ridiculisent sont des petits Sorins ; en mâle, en femelle, habillés, déguisés ou à poil. Les Sorins, petits ou grands, on les voit partout et tout le temps dans toutes ses vidéos et ses installations..
           
           


















Il a commencé son activité de vidéaste (cinéaste ?) avec une caméra  super 8, en mettant en scène un suicide, à quatorze ans. A montré ses photos qui n'ont pas eu trop de succés puis a proposé une petite série sans prétention, Réveils, en 1988,   qui a été le révélateur de son activité et ce fut quasiment le début de ce qu'il appelle les autofilmages : le type se filme tous les matins au moment de son réveil. Il est fatigué, la bouche pâteuse. Il se promet de se coucher tôt. Le côté trash et glauque de l'ambiance de la chambre, la lumière blafarde, l'élocution hasardeuse et l'effet répétitif du montage où quasiment chaque plan commence par la phrase rituelle «Ce soir, faut que j'me couche tôt» font mouche. Drôle. Extrêmement drôle...

Ce qui est fascinant  dans cette pièce à l'allure bancale c'est la précision et l'efficacité d'un dispositif qui est décrit soigneusement dès le début de la vidéo et appliqué de manière très rigoureuse dans ce film comportant vingt-huit plans :«Janvier 1988, la caméra est installée près du lit pour l'autofilmage. Je serai cadré en plan rapproché poitrine. Réglage, mise au point, exposition. Boîte de radio en position Marche branchée solidairement avec les lampes : 1500watts sur un programmeur de tension. Micro disposé à la tête du lit a pour fonction la télécommande de la caméra. Déclenchement du programmeur réglé selon les jours entre 7 et 8 heures du matin».
           
Son quotidien, il le met en scène de façon burlesque. Même s'il est extrêmement critique par rapport à l'art contemporain, (on le verra dans une pièce intitulée «Nantes, projets d'artistes »), il ne perd pas de vue les arts plastiques.  Et Sorin nourrit une certaine ambition :« Ma véritable envie a peut-être toujours été de faire un film », explique-t-il et les projets pour ce "film" il en présente des bouts qu'il  installe  au Centre des Arts d’Enghien-les-Bains jusqu’au 29 juin. C'est le «Laboratoire d’un film illusoire » intitulé "film idéal", rayé. Cette pièce dont il rêve (mais y croit-t-il vraiment ?), ce long métrage , il voit mal comment le réaliser. Donc, il se contente de présenter  des textes scotchés, racontant son quotidien, des  photographies (certaines documentaires, d'autres "pseudo-documentaires" où il se met en scène déguisé comme un touriste en Bretagne ou un employé d'assurance) et des installations vidéos (certaines connues, d'autres récentes) qui sont autant de matériaux pour la réflexion.

«Quel est le film que je veux faire ? ». C'est bien ce qu'il dit dans la vidéo de Christine Barbe.
 
 
 
 
Pierrick Sorin : la suite demain (peut-être...)







           
Le site du Centre des arts :http://www.cda95.com/       

Le site de Pierrick Sorin :
http://www.pierricksorin.com/    
           
           
           

Pierrick Sorin

Laboratoire d'un film idéal illusoire,
jusqu’au 29 juin,
Centre des Arts, 12-16 rue de la Libération, Enghien-les-Bains (95).
 



 
photographies de l'auteur (notamment détails de captures d'écran) excepté celle du titre : C'est mignon tout ça, (1993), vidéo monobande,  Perrick Sorin
Interview réalisée par
Christine Barbe
Les Réveils, vidéo de Pierrick Sorin (voir site)
           
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15 juin 2008 7 15 /06 /juin /2008 08:31
 
Gabriel Hernandez, Sous le soleil exactement
           
           
           
Sous le soleil exactement.

Exposition collective  d'œuvres de Daniel Firman, Gabriel Hernandez, Philippe Million, Marlène Mocquet, Guillaume Pilet, Michael Roy et Véronique
Ellena.

Voici une série de douze dessins de Gabriel Hernandez qui est un artiste né en 1979 et qui est diplômé de l’École Supérieure d'Art de Grenoble. Ca n'est pas la première fois qu'il présente ses dessins chez Alain Gutharc et ce qui est intéressant c'est que cet artiste qui vient de la BD  a actuellement une trajectoire qui passe par les circuits des galeries présentant de l'art contemporain. Et effectivement son dessin et sa posture artistique sont à rapprocher de ce qui se fait autour d'artistes comme David Shrigley par exemple.

Cette série est donc composée
de douze dessins alignés en un seul registre. Le support est fait d'un papier tout ce qu'il y a de plus courant. Le trait est simple, sans effet d'épaisseur, sans repentir ou presque, d'une extrême propreté, d'une linéarité sans reproche.Il n'y a pas d'effets de volume ou de tentative de création d'ombres pour une meilleure mise en espace.  Il n'existe d'ailleurs quasiment aucune volonté de représentation de l'espace et aucune contextualisation.
Les personnages représentés ne sont pas sexués et leur enveloppe est faite de formes embryonnaires. De petites approximations calculées, faussement naïves , participent souvent du schéma corporel où le manque d'exhaustivité du nombre des éléments du corps -ou au contraire leur surnombre-  nous oblige à recompter ou à essayer de remettre tout simplement ces constituants  dans l'ordre. Les personnages sont flottants. Il leur arrive d'être entourés de petites vanités glissées sous la forme de têtes de mort. Et s'ils s'imposent comme personnages flottants c'est bien sûr qu'en dehors de toute représentation de l'espace, les sujets sont décentrés ; ils apparaissent presque par hasard, captés de façon aléatoire -ou presque- par le cadrage de cette feuille de papier.
Les erreurs de dessin, tant de pespective que de mise en scène des volumes sont manifestes et que dire de l'indécision des formes ou des situations qui resteront à jamais énigmatiques ? L'artiste charge encore la barque en s'appropriant une sorte d'amateurisme qui consiste à écrire de manière penchée  de petites onomatopées dans des bulles étriquées ou mal calculées ou bien encore d'endosser le sens commun à travers de petites réflexions naïves à caractère esthétique : «C'est beau !».
Le trait semble malhabile, veut donner l'impression d'un manque de complexité.

Mais ce qui frappe avant tout dans ces dessins c'est l'économie des moyens, c'est un dépouillement extrême, c'est la volonté d'aller très loin dans la rétention des formes et des choses à regarder dans l'espace de la feuille.
Et l'on comprend ce que vient faire Gabriel Hernandez dans le champ des pratiques de l'art contemporain : c'est Bruce Nauman qui déclarait qu'il fallait «diminuer la chose à regarder». Sans parler du credo de l'architecte Mies Van der Rohe : le fameux «less is more». Tout cet héritage du XXème siècle qui est intégré par ces jeunes artistes présentés en galerie. Jusque dans les formes d'accrochage : ici de petites épingles aux deux coins supérieurs, le tout renforcé par deux petits carrés de papier blanc soigneusement découpés et placés en surplomb, avant de piquer l'ensemble... Un état d'esprit subtil, codé.

Tout ça pourrait constituer des éléments à charge et pourtant l'ensemble dégage un charme, une délicatesse, une légèreté et ces objets sont d'une grande préciosité.













           

Gabriel HERNANDEZ

Sous le soleil exactement
galerie Alain Gutharc
7, rue Saint-Claude

75003 Paris
jusqu'au 26 juillet 2008
 
 
         






Comment réussir à «diminuer la chose à regarder» ?






           
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12 juin 2008 4 12 /06 /juin /2008 09:31
  Pavel Braila, galerie Yvon Lambert
   
"Father’s Dreams" ("Rêves de père")

Un ensemble de peintures présentées par Pavel Braila qui expriment les désirs d'avenir d'un père pour son fils dans un contexte post-soviétique lourdement marqué par l'histoire.
Un père qui nourrissait des ambitions immenses pour ce fils qui finalement  deviendra artiste. Pour ce père, être artiste ce n'est pas une profession et il ne comprend pas  ce que fait son fils : 
« Quel genre d’artiste es tu qui ne peut même pas peindre un portrait ? ».
Les rêves de ce père aimant se sont succédés : Youri Gagarine était une figure exemplaire ; il fallait donc être cosmonaute. Puis musicien, accordéoniste
alors que sa soeur jouerait au violon. Mais l'enfant préfère le ballon rond et la sœur n'a pas l'oreille musicale... Être employé à la station-service ou horloger payait bien, également.
Le  père aurait souhaité que son fils fît des études d’agronomie pour devenir vinificateur. Interprète aussi ; et ainsi de suite ….

Il s'agissait pour ce fils de trouver une façon de ne pas décevoir le père, sans céder sur le fond. Faire "coller" sa véritable profession d'artiste aux espoirs d'un père qui ne voulait que son bien .Pavel a donc décidé de demander à un peintre de "réaliser" en images quelques rêves de ce père. Ce seront ces tableaux exécutés à la manière des tableaux de l'ère du réalisme socialiste, une forme traditionnelle afin de maintenir l’aspect artistique chère à son géniteur...
A côté de chaque peinture, un cartel qui rappelle le contexte et les rêves successifs du père.

           

un clic pour agrandir
peintures  cartels 


























 

 

   






Au delà du caractère anecdotique et de ce contexte historique et géographique bien particulier, il est touchant de constater l'universalité de ces sentiments qui unissent les pères à leurs enfants et peut-être plus particulièrement à leurs fils dans ce désir de réussite.
Le subterfuge mis en place par Pavel Braila s'inscrit dans une pratique contemporaine consistant à déléguer son travail  en s'adressant à des artistes/artisans professionnels produisant des œuvres au style stéréotypé très identifiable.
Il interroge ainsi la notion même d'artiste et retourne la question que lui pose son père :
« Quel genre d’artiste es tu qui ne peut même pas peindre un portrait ? ».
 

         
 




Pavel BRAILA

YVON LAMBERT PARIS
108, rue Vieille du Temple 75003 Paris
jusqu'au 21 juin 2008
WANT de Pavel Braila (clic...)





Comment être artiste et ne pas décevoir son père ?


           






           
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11 juin 2008 3 11 /06 /juin /2008 12:11
  Bethan Huws, galerie Yvon Lambert
     





           







Première exposition personnelle de Bethan Huws en France.
Bethan Huws est née en 1961 au pays de Galles, elle vit et travaille à Paris. Elle recourt dans son travail à de nombreux médias : aquarelle, sculpture, installations, vidéos, readymade. Sa démarche témoigne d’une réflexion constante sur l’héritage de Marcel Duchamp. Sa manière est méticuleuse mais toujours claire, sobre sans jamais être aride. Elle se fonde sur deux idées principales : le refus d’un art qui ne serait que visuel et une réflexion sur le fossé qui sépare l’art des préoccupations et des activités communes. L’artiste a souvent recours à des matériaux préexistants ou trouvés. Chaque oeuvre est comme une réponse à un faisceau de circonstances : un lieu, une situation, un souvenir ou une lecture. Le langage y joue souvent un rôle primordial, l’artiste s’intéresse aux modulations de son expression orale ou écrite et aux nuances de ses significations.

(Communiqué de la galerie)

           





Bethan HUWS

YVON LAMBERT PARIS
108, rue Vieille du Temple 75003 Paris
jusqu'au 21 juin 2008




Comment s'en sortir après Duchamp ?
           






           
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8 juin 2008 7 08 /06 /juin /2008 17:03
 Des traces posées sur l’image à la poussière du néant
Deux femmes posent pour le photographe Victor Regnault vers 1850.  L’une est assise, l’autre debout à côté d’elle. Il s’agit d’un calotype et la prise dure quelques secondes. C’est un temps encore long et les modèles doivent rester parfaitement immobiles pour que la photographie demeure conforme  aux attentes d’une esthétique d’époque pour une  prise de vue satisfaisante.
On ne connaît aucun tirage ancien de ce négatif. Regnault l'a vraisemblablement écarté.

La femme qui se tient debout est Madame Regnault. On la retrouve sur d’autres tirages du photographe.

Une lueur étrangement blanche et granulée apparaît à la hauteur du personnage assis. Une lumière incompréhensible, qui semble surgir de nulle part. Une lumière qui irradie sans rien éclairer alentour.
L’examen de cet objet photographique (le fameux  papier «translucidé» ou papier à la cire)  permet de comprendre l’origine de cette lumière étrange : Victor Regnault a recouvert une zone du négatif à l’aide d’un crayon à mine de plomb.  C’est un acte de recouvrement dû à de la poussière de graphite. La zone en question a  en effet été noircie, effacée. Le fait de noircir la feuille négative crée une zone blanche sur l’image positive. Cette photographie fait partie d’une série qui met en scène systématiquement ces deux femmes et un enfant. Ici l’enfant a disparu, remplacé par une lumière irradiante :
«La poussière nous montre qu’existe la lumière». Cette phrase est celle qui introduit
un très beau texte de Georges Didi-Huberman, daté de 1987, et qui entre dans le détail de cette image :
           
Regnault photographiait souvent ses enfants. Comme s’il voulait «graver» ceux à qui il avait donné l’être. On prétend qu’il fit l’une des premières images intimes, non «posées», de toute l’histoire de la photographie : c’est un enfant qui dort dans son berceau, recroquevillé dans les langes, immobile. Puis, l’enfant grandit. Nous le voyons encore grandir, de photo en photo. Mais, plus il grandit, moins il est photographiable ; petit diable furtif qui ne s’immobilise plus, qui joue, et en jouant contre-effectue le rite de la pose. Ce faisant, il refuse d’entrer dans la famille des images. Quand il bouge trop, il s’efface de lui-même, devient une tache floue ; ingénument, il ruine l’idéal du portrait et de l’exactitude supposée de l’art photographique. C’est un bon-un mauvais-tour joué au savant papa exact. Alors, celui qui a donné l’être se venge, sans se rendre compte qu’il se venge il noircit l’attendrissant lange du négatif. Et il donne le néant. 
           
 
            Georges DIDI-HUBERMAN
Phasmes
  Éditions de Minuit, Paris, 1998
p.62
           
illustration :   Victor Regnault, sans titre, vers 1850
Calotype (tirage moderne)
Paris, Société française de photographie.


           
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6 juin 2008 5 06 /06 /juin /2008 16:50
De la mouche au lapin en passant par le papillon
 
Soit un peintre, Piero : Piero l'excentrique. Piero di Cosimo aime l'écart, le jeu. Il peint  Mars et Vénus mais il parodie surtout une élégante version du même thème que Sandro  Botticelli avait peinte une dizaine d'années plus tôt. Un joli papillon est posé sur la jambe  de Vénus (ou sur la peinture de Piero -les ailes sont dans le plan du tableau- ?).

C'est à Vasari qu'appartient ce tableau. Et Vasari, en le décrivant, commet deux erreurs : «...près d'un bouquet de myrtes, Cupidon a peur d'un lapin». Daniel Arasse dans un texte intitulé Piero di Cosimo, l'excentrique repère ces erreurs :
 
 
L'erreur est double en effet. Cupidon n'est pas «près d'un bouquet de myrtes», mais tout contre la taille et le ventre de Vénus, sa mère, qui l'enveloppe de son bras gauche. Cupidon n'a nullement peur du lapin qui est à côté de lui : de sa main gauche, il lui touche le museau tandis que sa main droite indique Mars endormi et que son regard (interrogateur ? impatient ? ) est levé vers Vénus.

...et en analyse le contexte et les raisons :

Or ce lapin avait été, en lui-même, le lieu d'une élaboration précise, à la fois ludique et scabreuse. Très traditionnellement, le lapin est un symbole de l'appétit sexuel et, à ce titre, il peut être considéré comme un attribut de Vénus tout à fait adapté ici à la situation de la déesse qui, les yeux bien ouverts, attend le réveil d'un Mars profondément endormi. Il y a plus : tel que l'a peint Piero, ce lapin est anormalement grand et cette taille excessive est une bizarrerie manifeste du tableau. C'est que, comme dans un rébus, elle donne figure à un jeu de mots grivois fondé sur le nom latin de l'animal, cuniculus. Sa terminaison évoque le suffixe diminutif latin bien connu -culus et le cuniculus passe ainsi facilement pour un «petit cunus». Ce dernier terme n'existe pas mais il évoque par consonnance le cunnus, le sexe féminin.Tel que l'a peint donc Piero di Cosimo, ce cuniculus est trop grand pour mériter un diminutif ; c'est bien une figure (déplacée) du cunnus vénusien, que ne saurait combler un Mars épuisé.

Daniel ARASSE
Le Sujet dans le Tableau
 Flammarion, Paris, 1997
pp.49-50
 


Ce qui est amusant est que Daniel Arasse épingle deux erreurs dans le texte de Vasari et,  pour des raisons que j'ignore, en commet deux autres à son tour en inversant dans sa description les gestes de Cupidon...
 
 

 


illustration : Piero di COSIMO
Mars et Venus
1490
panneau de peuplier, 65 x 183 cm
Gemäldegalerie, Berlin

illustration : Sandro BOTTICELLI
Venus et Mars
1483
Tempera sur bois, 69 x 173,5 cm
National Gallery, Londres
 
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4 juin 2008 3 04 /06 /juin /2008 18:01
Piero di Cosimo
 
 
Il ne s'occupait pas de son bien-être et en était réduit à manger sans arrêt ses œufs durs. Pour économiser le feu, il les faisait cuire en même temps qu'il faisait bouillir sa colle, et il n'en mettait pas quatre ou six à la fois, mais une bonne cinquantaine ; et, les gardant dans un panier, il les mangeaient peu à peu. Il aimait cette vie si extravagante , qu'en comparaison toutes les autres lui semblaient un esclavage. Il était ennuyé par les enfants qui pleuraient, les gens qui toussaient, le son des cloches, le chant des moines ; et quand il pleuvait à seaux, il était content de voir l'eau tomber en trombe des toits et rebondir par terre. Il avait très peur des éclairs et, quand le tonnerre était particulièrement fort, il s'enveloppait dans son manteau, il fermait les fenêtres et les portes de sa chambre, et il se tenait dans un coin jusqu'à ce que le gros de l'orage fût passé. Il tenait des discours très divers et pleins d'originalité, et ses propos étaient parfois si extraordinaires qu'ils suscitaient des éclats de rire. Mais, avec l'âge, il devint si étrange et si bizarre qu'il ne se supportait plus. Il ne voulait plus d'apprentis autour de lui, si bien qu'à cause de sa brutalité, plus personne ne l'aidait. Quand l'envie lui venait de travailler, le tremblement de ses mains l'en empêchait et il se mettait dans une colère noire parce qu'il voulait obliger ses mains à se tenir tranquilles et, pendant qu'il marmonnait, sa canne tombait, ou même ses pinceaux : c'était une vraie pitié.
Les l'enrageaient et son ombre même l'ennuyait. .



Giorgio VASARI
Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, 1550
IV, pp. 142-143 ; trad. franç. 1983 , t. V, pp. 89-90
 


illustration : Piero di COSIMO
La Mort de  Procris
1500
huile 65 x 183 cm
National Gallery, Londres
 
 
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attraper les mouches

Fumier