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8 juin 2008 7 08 /06 /juin /2008 17:03
 Des traces posées sur l’image à la poussière du néant
Deux femmes posent pour le photographe Victor Regnault vers 1850.  L’une est assise, l’autre debout à côté d’elle. Il s’agit d’un calotype et la prise dure quelques secondes. C’est un temps encore long et les modèles doivent rester parfaitement immobiles pour que la photographie demeure conforme  aux attentes d’une esthétique d’époque pour une  prise de vue satisfaisante.
On ne connaît aucun tirage ancien de ce négatif. Regnault l'a vraisemblablement écarté.

La femme qui se tient debout est Madame Regnault. On la retrouve sur d’autres tirages du photographe.

Une lueur étrangement blanche et granulée apparaît à la hauteur du personnage assis. Une lumière incompréhensible, qui semble surgir de nulle part. Une lumière qui irradie sans rien éclairer alentour.
L’examen de cet objet photographique (le fameux  papier «translucidé» ou papier à la cire)  permet de comprendre l’origine de cette lumière étrange : Victor Regnault a recouvert une zone du négatif à l’aide d’un crayon à mine de plomb.  C’est un acte de recouvrement dû à de la poussière de graphite. La zone en question a  en effet été noircie, effacée. Le fait de noircir la feuille négative crée une zone blanche sur l’image positive. Cette photographie fait partie d’une série qui met en scène systématiquement ces deux femmes et un enfant. Ici l’enfant a disparu, remplacé par une lumière irradiante :
«La poussière nous montre qu’existe la lumière». Cette phrase est celle qui introduit
un très beau texte de Georges Didi-Huberman, daté de 1987, et qui entre dans le détail de cette image :
           
Regnault photographiait souvent ses enfants. Comme s’il voulait «graver» ceux à qui il avait donné l’être. On prétend qu’il fit l’une des premières images intimes, non «posées», de toute l’histoire de la photographie : c’est un enfant qui dort dans son berceau, recroquevillé dans les langes, immobile. Puis, l’enfant grandit. Nous le voyons encore grandir, de photo en photo. Mais, plus il grandit, moins il est photographiable ; petit diable furtif qui ne s’immobilise plus, qui joue, et en jouant contre-effectue le rite de la pose. Ce faisant, il refuse d’entrer dans la famille des images. Quand il bouge trop, il s’efface de lui-même, devient une tache floue ; ingénument, il ruine l’idéal du portrait et de l’exactitude supposée de l’art photographique. C’est un bon-un mauvais-tour joué au savant papa exact. Alors, celui qui a donné l’être se venge, sans se rendre compte qu’il se venge il noircit l’attendrissant lange du négatif. Et il donne le néant. 
           
 
            Georges DIDI-HUBERMAN
Phasmes
  Éditions de Minuit, Paris, 1998
p.62
           
illustration :   Victor Regnault, sans titre, vers 1850
Calotype (tirage moderne)
Paris, Société française de photographie.


           

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Published by espace-holbein - dans espace-holbein
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