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17 juin 2008 2 17 /06 /juin /2008 09:20
   

Pierrick Sorin, Enghien-les-bains
Pierrick Sorin ou Le Laboratoire d'un film idéal illusoire
           
           
Pierrick Sorin, 48 ans, vidéaste, expose au Centre des arts d'Enghien-les-bains, Val d'Oise.




           

Pierrick Sorin est un amateur de Chaplin. Le cinéma burlesque est un univers qui lui est familier. Après ses études à Nantes, il va se filmer, se mettre en scène dans des situations de la vie quotidienne réelles ou inventées : les autofilmages. Son personnage -ou plutôt ses personnages- va se confondre avec la figure de l'idiot. Il est gauche, hésitant, inadapté et souvent victime d'agressions absurdes où les maladresses et les erreurs d'évaluation de situations banales lui sont fatales. Les agressions gratuites et directes font également partie de son quotidien. L'image en bandeau -ci-dessus- est une séquence d'une vidéo qu'il fait en 1994 (La Bataille des tartes) dans laquelle il se filme en plan rapproché et où l'on voit un Pierrick Sorin subir sans réagir les assauts répétés d'un entarteur. Son visage et le haut de son corps vont progressivement prendre du relief, de l'épaisseur ainsi que des couleurs comme un tableau en train de se faire.  La situation est drôle. Le spectateur rit. Mais petit à petit, le temps s'allonge et le malaise s'installe.
Cette pièce, La Bataille des tartes, ne figure pas dans l'exposition actuelle d'Enghien. Néanmoins elle est assez emblématique d'une tradition artistique que perpétue Sorin et qui a pour origine la figure de l'artiste bouffon, du clown ou comme le montre Jean Starobinski dans un ouvrage fameux, celle de l'artiste en saltimbanque. Dans la présentation de ce livre, Portrait de l'artiste en saltimbanque, Jean Starobinski écrit :
          
Depuis le romantisme le bouffon, le saltimbanque et le clown, ont été les images hyperboliques et volontairement déformantes que les artistes se sont plû à donner d'eux-mêmes et de la condition même de l'art. Il s'agit là d'un autoportrait travesti, dont la portée ne se limite pas à la caricature sarcastique ou douloureuse. Une attitude si constamment répétée, si obstinément réinventée à travers trois ou quatre générations requiert l'attention. Le jeu ironique a la valeur d'une interprétation de soi par soi. C'est une épiphanie dérisoire de l'art et de l'artiste. La critique de l'honorabilité bourgeoise s'y double d'une autocritique dirigée contre la vocation «esthétique» elle-même. Nous devons y reconnaître une des composantes caractéristiques de la «modernité», depuis un peu plus d'une centaine d'années.
 

         
Jean STAROBINSKI
Portrait de l'artiste en saltimbanque
Gallimard, 2004, 2de de couverture


Pierrick Sorin appartient bien à cette tradition. Chaque pièce de l'exposition le confirme. Et il n'est pas seul à porter cet héritage :Christian Boltanski, Paul Mc Carthy, Bruce Nauman, Cindy Sherman ou encore Olivier Blanckart (et son acolyte Arnaud Labelle-Rojoux), Jacques Lizène ou Joël Hubault -pour n'en citer que quelques uns-  sont d'un même filon.

 
Une série d'installations (Titres variables) a été réalisée en 1999-2000 où l'on voit Pierrick Sorin  déguisé  chaque fois différemment courir sur le disque vinyle d'un électrophone en marche. L'électrophone est réel et les petites effigies ridicules et amusantes, ces petits corps qui vacillent du fait de la rotation du disque,  font tout pour éviter la chute. On se situe à la fois dans le monde de l'enfance et dans l'univers des jeux de fête foraine (la planche savonnée qui tourne et expulse ceux qui s'y risquent). Mais c'est le monde du clown qui pointe. Le lourdaud qui trébuche et s'affaisse ; celui qui se cogne, se prend les pieds dans le tapis, tombe et se relève pour retomber à nouveau sous les rires. 
         un clic sur le mini-Sorin et il s'agite...
  «A cette tradition appartiennent les Gilles et les Pierrots de la Commedia, poursuit Starobinski dans Portrait de l'artiste en saltimbanque. Ce sont les héros d'un échec perpétuel, échec dont ils ont eux-mêmes à peine conscience, tant leur esprit est obtus...» (p53) 
           
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Dans une salle de projection (1, 2) des vidéos anciennes de Sorin sont présentées. On peut notamment y voir les autofilmages où il met en scène son double : Pierrick et Jean-Loup. Les procédés vidéo d'époque sont utilisés avec un soupçon de dérision. Pierrick va se filmer deux fois et inclure  son double Jean-Loup dans un même plan (4)  à la manière des Joueurs de cartes de Cézanne (on remarquera à l'occasion les allusions régulières à la peinture et à l'art en général chez Sorin). L'ennui des deux garçons sera à l'origine de bricolages drôles et mal foutus. L'invention de "jeux vidéo interactifs" ( 6 : de vrais œufs qu'il jettent sur un écran de télé restituant leur propre image qu'ils cherchent à atteindre), la réalisation d'instruments de musique fabriqués avec les moyens du bord (intervention des bruits du corps, utilisation d'ustensiles de cuisine et une bande son  triturée) qui débouche sur un clip imaginaire (5)* ou encore la partie de foot qui tourne au carnage et la cage des buts (3) qui fait penser à une sculpture contemporaine...
Pierrick Sorin en profite pour malmener l'art contemporain (mine de rien) : la prétention de certains artistes, leur enflure, leur discours. Et pourtant Sorin se situe résolument du côté de  la performance, art du XXème siècle, et de la vidéo  qui lui a toujours été étroitement associée. Il
se déguise, fait le spectacle, mime le ratage, tombe, prend violemment une pelle de jardin en pleine face, se blesse (sans jamais se faire mal) et échafaude consciencieusement un monde absurde.

Starobinski écrit des clowns et des saltimbanques : «Ils ont besoin d'une immense réserve de non-sens pour pouvoir passer au sens» (p112)







«Le balai tout seul, ça peut encore être une œuvre d'art? »
 


* Bon, je vous fais cadeau du clip :

 
Pierrick Sorin : la suite demain (peut-être...)







           
Le site du Centre des arts :http://www.cda95.com/       

Le site de Pierrick Sorin :
http://www.pierricksorin.com/    
           
           
           

Pierrick Sorin

Laboratoire d'un film idéal illusoire,
jusqu’au 29 juin,
Centre des Arts, 12-16 rue de la Libération, Enghien-les-Bains (95).
 

 
 
 
 
Á titre illustratif, photographies et captures vidéo de l'auteur (notamment captures d'écran) excepté celle du titre : C'est mignon tout ça, (1993), vidéo monobande,  Perrick Sorin
Pierrick et Jean-Loup, vidéos de Pierrick Sorin (voir site)
La séquence La Bataille des tartes, (1994) : photographie extraite du catalogue d'exposition La Grande Parade (2004), p 163
           

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