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1 juin 2011 3 01 /06 /juin /2011 08:11
 Chimères
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Lavandula Angustifolia, série «Herbarium», Barcelone, 1984


source : Joan Fontcuberta par Christian Caujolle,

Éditions Phaidon, N°55, Paris 2001, p53

 
 
En avril 2005 le Musée de l'Hôtel-Dieu, à Mantes-la-Jolie, organisait une exposition intitulée Sciences-Friction. Cette exposition était consacrée au travail de l'artiste catalan Joan Fontcuberta et lorsque l'on se déplaçait d'une salle à l'autre, les surprises étaient grandes. Une série, particulièrement étonnante, était montrée : la série intitulée Herbarium. De très beaux tirages en noir et blanc étaient alignés, tels des trophées. Il s'agissait de plantes photographiées avec soin et il émanait des tirages un sentiment de rigueur, de rationnel, empreint d'une dimension artistique.

       
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Cardus fipladissus, 1985 Guillumeta polymorpha, 1982 Dendrita victoriosa, 1982
     

De tels tirages invitent à la contemplation puis à l'observation comme on le fait pour un objet scientifique. Mais un étrange sentiment s'empare assez vite de l'observateur. Malgré l'impressionnante exactitude des formes, la dimension purement végétale de la plante apparaît soudain fragile. Naît un sentiment étrange, celui de l'imposture car l'œil croit deviner autre chose. Et en effet, c'est bien une tête de poulet qui émerge scandaleusement de Lavandula Angustifolia.  Aussitôt, on se surprend à aller vérifier ailleurs, dans tous les autres tirages, des traces de l'imposture. Parfois c'est clair, parfois non. Le cartel ne nous aide pas : nous butons sur le nom scientifique du spécimen, en latin, gage de la connaissance et du sérieux de l'entreprise. Mais une pointe d'humour est perceptible.

Le nom botanique latin dont Fontcuberta baptise ce troublant mélange d'éléments animaux et végétaux est donc censé accentuer le caractère sérieux et «scientifique» de la série Herbarium indique Christian Caujolle dans l'ouvrage -cité plus haut- dont sont tirées ces photographies..


         
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On l'aura donc compris, dans ce travail : tout est faux. Les plantes, même traitées de la façon la plus objective, sont des inventions, des chimères. L'artiste a patiemment recomposé des végétaux à partir de vraies plantes mais également de rebuts, de déchets ou de fragments animaux . À côté de ces photographies, parfaitement alignées, figure un texte qui accompagne les oeuvres et qui décrit le prétendu contexte de production de la série. Le dispositif de présentation est très important et fait partie de l'oeuvre elle-même; il contribue à la crédibiliser. 

exposition  Musée de l'Hôtel-Dieu de Mantes, 2005
 



 
Et l'artiste catalan, avec cette série, s'inscrit dans une tradition clairement identifiée : celle de la photographie documentaire. Mais pas uniquement. La rigueur de ce travail (le cadrage serré, le noir et blanc, le point de vue identique d'un tirage à l'autre, le fond blanc, la netteté de la prise de vue, la grande précision, le détail, l'apparente neutralité de cet alignement d'objets à la fois simples, forts et extravagants, la multiplication d'éléments de même nature photographiés à l'identique puis rassemblés dans un même corpus, etc.) débouche sur une espèce d'herbier photographié qui dresse un portrait a priori objectif et scientifique d'une nature domestiquée comme l'a fait une soixantaine d'années plus tôt l'artiste allemand Karl Blossfeldt (photographies ci-dessous).
           
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  Carex grayi
  Eryngium alpinum   Aspidium filixmas

   
Karl Blossfeldt, trois extraits du livre Urformen der Kunst, 1928
 
Et l'on comprend comment Joan Fontcuberta tire sa légitimité du travail somptueux de son illustre prédécesseur.  La forme est la même mais la démarche et l'intention radicalement différentes.  Au demeurant, les parallèles -ou les croisements- entre ces deux figures de botanistes accidentels sont intéressants : Joan Fontcuberta (né en 1955) est un artiste -photographe- qui produit des objets à caractère apparemment 'scientifique' ou documentaire ; Karl Blossfeldt (1865-1932) n'était ni un photographe professionnel, ni un scientifique. C'était un sculpteur (néanmoins, on associe immédiatement son nom à son travail de photographe). Son intention était de réaliser un catalogue des formes à l'usage des sculpteurs et des architectes.  Et c'est en Catalogne, avec Gaudi, que cette utilisation du végétal et des formes empruntées à la nature dans l'architecture sera poussée le plus loin. C'est aussi en Catalogne que naîtra Joan Fontcuberta.
           
           
           
           
           
           
           

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