Mardi 7 juin 2011 2 07 /06 /Juin /2011 14:38
 Chimères
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 «Ne pourrait-on pas vous qualifier d'artiste du simulacre ? » demandait Ingrid Jurzak à Joan Fontcuberta  dans un entretien daté de mars 2005*.

«En effet, répondait l'artiste, pour moi le simulacre doit être orienté dans trois directions par rapport au réel : la critique, la parodie ou la déconstruction».

On pourrait partir à la recherche des traits distinctifs du simulacre dans cette série Fauna sur laquelle l'artiste, en collaboration avec son ami Pere Formiguera, a travaillé de 1987 à  1989.

Ce projet Fauna, finalement, qu'est-ce-que c'est ? Reprenons la présentation qu'en faisait Nathalie Parienté, commissaire de l'exposition Science-Friction  du Musée de l'Hôtel-Dieu, à Mantes-la-jolie en 2005 pour son catalogue (page 14) :

 
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  Mythologie, paléonthologie, bestiaire médiéval, sciences naturelles, littérature, cinéma : le travail de préparation et de recherches de Joan Foncuberta a des aspects très variés et est surement considérable dans la mesure où il souhaite donner du crédit à cette entreprise. Mais, pour monter de toutes pièces un simulacre comme c'est le cas dans le projet Fauna, il n'est pas non plus nécessaire d'être spécialiste dans tous les domaines abordés. «Plus que d'assimiler certains contenus, ma démarche est souvent de m'en approprier la rhétorique» déclarait l'artiste en 2005. À ce titre le simulacre nécessite la déconstruction d'un réel préalable : savoir quels sont ses constituants afin de mieux rebâtir la fiction ; puis Fontcuberta va échafauder un dispositif fondé sur une parodie qui contiendra une dimension critique. Le simulacre, dit-on, est une apparence sensible qui se donne pour la réalité. Au sein de ce dispositif, tout reposera donc sur les formes données à cette réalité 
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La présentation

 

Ingrid Jurzak : «L'importance du dispositif de présentation est indéniable dans la plupart de vos fictions. L'exposition serait-elle le seul mode efficace de diffusion de fictions telles que Fauna, Spoutnik, L'Artiste et la photographie, Les Retsch-Cor ou L'Île aux Basques ? En quelque sorte, l'institution  -musée, centre d'art ou muséum d'histoire naturelle -  cautionne votre fausse démonstration. En l'impliquant au titre de complice de votre supercherie, remettez-vous en cause l'autorité de l'institution muséale comme instance de validation des savoirs (muséum) et des œuvres (musée) ? »

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Joan Fontcuberta : «Je crois que la mise en question de toute forme d'autorité est le premier devoir de l'artiste : pour que celle-ci ait un sens et soit prise au sérieux, l'artiste doit commencer par mettre en doute l'autorité qui lui est la plus proche, celle des institutions artistiques elles-mêmes (l'Académie, le musée, la galerie, la collection, l'histoire de l'art, le discours critique, etc.).**  
           

 
Il en sera ainsi pour le projet Les Sirènes de Digne une quinzaine d'années plus tard (voir, ci-dessous, la vidéo d'une salle de présentation de ce projet dans le cadre muséal) :
           

Salle de l'Hydropithèque - Joan Fontcuberta par cairnmusee
 

Botanique, zoologie, paléontologie, ethnologie… le photographe et plasticien catalan s’approprie et détourne les codes scientifiques pour mettre en scène ses chimères. Ce faisant, il questionne la notion de vérité et la manipulation de l’information, avec un savant mélange d’humour, d’imaginaire et de rigueur, quasi scientifique.

À la Réserve Géologique de Haute-Provence à Digne, on peut voir, incrustés dans la paroi rocheuse, les 3 fossiles d’hydropithèques découverts en 1947 par le père Jean Fontana. Des fossiles de sirènes, vieux de 18 millions d’années ! Ces êtres que l’on croyait légendaires représentent le chaînon manquant entre l’homme et les mammifères marins. On voit leur silhouette anthropomorphe, leur colonne vertébrale se terminant par une queue de poisson. Cette fabuleuse découverte n’a été révélée qu’en 2000, par un certain Joan Fontcuberta, prétendu journaliste scientifique au National Geologic… Vrais faux fossiles, images d’archives, pseudo article scientifique, mise en scène aux côtés de vrais fossiles dans une institution scientifique, narration de la découverte rappelant celle de Lascaux : tous les ingrédients sont là pour nous faire douter. De fausses informations, mises en scène comme des vraies. Cette facétie n’est pas sans rappeler l’affaire de l’Archaeoraptor, en 99, ce fossile de dinosaure à plumes, contrefait par des paysans chinois à partir de deux fossiles différents, et qui avait fait la une du National Geographic. (citation, voir site Le Grand Public)

 
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Joan Fontcuberta, nous l'avons vu, se perçoit comme artiste du simulacre, comme il l'a affirmé à l'occasion de son entretien avec Ingrid Jurzak. Le simulacrum était la représentation, non des âmes mais des corps. Mais c'était aussi, initialement,  ces mannequins d'osier dans lesquels on enfermait des hommes vivants  que l'on brûlait en l'honneur des dieux. L'acte n'est pas mince et le symbole, fort. Les mots font autorité et nous assènent le poids de leur  héritage.

C'est aussi pour cela que Joan Fontcuberta fait reposer son récit et ses découvertes sur la figure du savant, celui dont le langage scientifique ainsi que les connaissances sont indiscutables : le Professeur Ameisenhaufen dont il exposera les photos d'époque dans les vitrines, à côté des travaux du chercheur. Autant de gages de l'existence de l'homme que de celle de ses recherches. «La photographie est aussi un genre d'écriture, un langage écrit, déclare Fontcuberta dans son ouvrage Le Baiser de Judas (p45). Cependant, elle est apparue quand les dieux avaient déjà abandonné les hommes, et quand l'esprit positiviste avait envahi le monde moderne».  .

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  Pour finir sur les chimères aquatiques, la photographie en haut de page présente un "exemplaire de l'Ictiocapra Aerofagia dans son environnement naturel". On y aperçoit l'animal -une espèce de poisson dressé sur ses pattes postérieures- qui s'extrait de l'eau et s'apprête à gravir le rocher, figure archétypique d'un de nos ancêtres passant du milieu aquatique à la terre ferme. Ce spécimen aurait beaucoup à nous apprendre de nos origines. Malheureusement, la fiche zoologique figurant au côté de la photographie indique : «Fiche perdue, aucune information disponible». En revanche, beaucoup d'informations sur «le chaînon manquant», l'Hydropithèque de la série  Les Sirènes de Digne (2000). Mais là aussi, très peu d'efficacité : le spécimen -s'il est très bien conservé et correctement restitué à notre connaissance, grâce au travail archéologique- demeure une forme, une simple forme même si celle-ci est  extraordinaire. C'est Joan Fontcuberta qui concluera en déclarant dans un entretien qu'il a donné à Marcel Fortini -directeur du Centre méditerranéen de la photographie- en avril 2003 :«L'archéologie ne consiste pas à faire des fouilles et à trouver des objets, mais juste à leur donner un sens»***.
           
           
           
           
           
           
           

*catalogue de l'exposition Joan Fontcuberta.Sciences-Frictions - Musée de l'Hôtel-Dieu de Mantes-la-Jolie (Nathalie Parienté, commissaire de l'exposition), p99

** idem, entretien avec Ingrid Jurzak, p102

***  Du réel à la fiction-la vision fantastique de Joan Fontcuberta, Robert Pujade, Isthme Éditions, p26

           
           
           

voir Joan FONTCUBERTA, Fauna .1

voir Joan FONTCUBERTA, Fauna .2

voir Joan FONTCUBERTA, Fauna .3

           
voir, ou revoir,  la série Herbarium de Joan FONTCUBERTA
           
           
           
           
Les images qui figurent sur cette page sont extraites du catalogue de l'exposition Joan Fontcuberta.Sciences-Frictions qui a été présentée du 9 avril au 3 octobre 2005 au Musée de l'Hôtel-Dieu de Mantes-la-Jolie -Nathalie Parienté, commissaire de l'exposition- (photos 1, 2, 3, 6)  ou de l'ouvrage consacré à Joan Fontcuberta par Robert Pujade, Du réel à la fiction-la vision fantastique de Joan Fontcuberta, Isthme Éditions (photos 4 et 5)
 
 

Références :

 

Le Baiser de Judas -Photographie et vérité, Joan Fontcuberta, Éditions ACTES SUD, 2005

 

site de Joan Fontcuberta

           
           
           
           
           
           

 photographies :

 

1 : Ictiocapra Aerofagia, série Fauna (fiche zoologique du professeur Ameisenhaufen)

2 : squelette du Felis Pennatus,  série Fauna, Barcelone, 1986

3 : installation de Fauna, MoMA, New York, 1988

4 : Hydropithèque de Tanaron, extrait de L'Hydropithèque dans le paysage de Haute-Provence, reportage du National Geologic, in Les Sirènes de Digne, 2000

4 bis : fossile de sirène (source

5 : esquisse de Jean Fontana montrant les restes d'un hydropithèque, extrait de Les Sirènes de Digne, 2000 (graphite sur papier, 21x29cm)

6 : Le Docteur Peter Ameisenhaufen (1895-1955),  série Fauna, Barcelone, 1986


           
           
           
           
           
           

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