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16 mars 2009 1 16 /03 /mars /2009 07:01
Je veux voir
 

   
Il y a quelques jours j'ai eu l'occasion de croiser le chemin de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, les deux réalisateurs libanais du film Je veux voir qu'ils ont tourné avec Catherine Deneuve et j'ai pu les entendre parler de leur film.
Je veux voir. Ce titre, pour un film, je le trouvais déjà magnifique, bien avant de savoir de quoi il s'agissait. Ce Je veux voir est bien plus que le titre d'un film : c'est un programme, une posture, quasiment un axe de vie. Dans ce film, on voit Catherine Deneuve traverser les paysages blessés du Liban en compagnie d'un jeune acteur, Rabih Mroué. Une rencontre, des échanges, des émotions qui confinent à une étrange beauté. La véritable rencontre, peut-être, la rencontre la plus improbable c'est évidemment celle de l'immense artiste qu'est Catherine Deneuve avec ce Liban  contemporain, meurtri, cette figure de ruines et de désolation, ce Liban de tous les dangers, ce Liban qu'elle va découvrir grâce au  personnage délicat incarné par Rabih Mroué, l'acteur fétiche des deux réalisateurs.

           



           
La genèse du film, Joana Hadjithomas et Khalil Joreige se plaisent à la raconter : le 12 juillet 2006, la guerre éclate au Liban. Ils sont bloqués à Marseille et sont contraints de regarder les images du conflit à la télévision. Cette guerre, par le biais des images qui leur sont envoyées, ressemble à toutes les autres. Ces images télévisées sont interchangeables.  C'est toujours la même femme (même si en vérité ce sont des femmes à chaque fois différentes) qui pleure son enfant mort quinze secondes devant la caméra des journalistes ou bien le même homme simple qui raconte que sa maison a été détruite, tuant ainsi une partie de sa famille, et qu'il n'a plus rien. Peut-on se satisfaire de ça ? Est-ce bien comme cela qu'il convient de rendre compte des pires atrocités d'une histoire qui se répète ? Ces individus singuliers et effondrés  qui pleurent quelques secondes devant les caméras du monde entier, comment retenir leur visage ? L'image filmée, le cinéma peuvent-ils donc faire quelque chose ? Quelle serait donc la puissance du cinéma face à une telle réalité ?
Les deux cinéastes, qui sont aussi deux artistes et deux Libanais sont contraints d'adopter une autre posture ; ils sont condamnés à inventer des formes nouvelles. Prendre les choses autrement afin d'éviter de reproduire les mêmes images. Il s'agit de singulariser réellement les choses afin de les rendre universelles et de donner au cinéma cette puissance, cette profondeur, qui manquent tant aux images télévisées. Et en effet, c'est généralement à partir d'une réelle singularité qu'on a des chances d'accéder à l'universel.
Et l'idée extraordinaire qui va insuffler toute la puissance et l'ampleur à ce film c'est d'introduire un corps étranger dans cet univers de ruines, de chaos, de violence, d'images documentaires et événementielles ; le corps et le visage de celle qui incarne
le mieux, dans notre mémoire cinématographique,  la fiction : Catherine Deneuve.
           
 
           
Catherine Deneuve va arriver à Beyrouth. Je veux voir, annoncera-t-elle. Elle va monter dans la voiture conduite par Rabih Mroué et le paysage urbain, celui de la banlieue de Beyrouth particulièrement  défiguré, puis tout le pays, jusque dans l'extrême sud, vont défiler par la vitre de l'automobile qui deviendra une véritable machine optique. Un dialogue timide va débuter, des conversations ponctuées par les arrêts répétés du véhicule et puis, naturellement, des hasards souvent oppressants, inquiétants comme le fait d'emprunter  par mégarde un chemin de terre  potentiellement miné qui met réellement en danger la vie des deux acteurs.
C'est ici, dans cette association particulièrement invraisemblable de deux mondes, dans cette hybridation de deux régimes d'images foncièrement différents et dans ce que cela produit, qu'une forme absolument nouvelle de cinéma va émerger. Catherine Deneuve incarnera son propre rôle dans le décor d'une réalité dont elle n'avait connaissance que par le biais des journaux télévisés. Initialement privés d'observer de près le drame de cette guerre dont ils étaient éloignés en juillet 2006, c'est un peu comme si les deux réalisateurs avaient ultérieurement confié leurs yeux à leur actrice ; à moins que ce ne soit -aussi- l'inverse :  que les yeux candides d'une actrice de fiction ne nous aient éclairés beaucoup plus que ceux, fins connaisseurs de cette réalité lointaine, des deux réalisateurs autochtones et experts. Et le regard de cette actrice, tout au long du film, se révélera en effet, de plus en plus fécond.


           



           
La question qui traverse tout le cinéma de la modernité c'est la question de sa propre puissance : que peut donc le cinéma pour le monde ? Quelle est sa puissance ? Cette question ici va déboucher sur une forme quasi expérimentale. C'est la question du voir qui est posée. Qu'est-ce qu'on voit ? Et peut-être aussi, qu'est-ce que l'on ne voit pas ? La question du voir, pour être pertinente, doit être liée à la question de la distance. Il faut voir à la bonne distance. Cette distance on doit la tester, l'expérimenter pour  bien apprécier sa validité. Catherine Deneuve, magistralement, va devenir cet instrument d'appréciation. Ce corps étranger, ce regard d'autre part, celui de l'hétérogénéité, nous aidera à voir, à mieux voir. Le film, comme tout film est un montage, ce qui favorise le procédé de la rencontre. La rencontre sera donc le motif principal. L'autre motif du cinéma contemporain c'est évidemment la route, le voyage, quelque chose de l'ordre du road-movie. Ce procédé a pour fonction de recharger l'image en possibilités. L'invention est américaine. Il servira donc à alimenter le potentiel du film. Et au Liban, ce potentiel est riche : ici, certains clashs interviennent assez vite car il est interdit de filmer ; là,  des avions de guerre font une irruption violente dans le champ de l'image au moment où ils passent le mur du son, produisant ainsi un bruit insupportable qui terrorise et fige de peur l'actrice ; plus tard, la voiture s'engage sur le chemin de terre potentiellement miné; ailleurs, la route frontière est obstruée par un immense trou d'obus, etc. Mais ce potentiel émergera  également sous d'autres formes, d'une grande beauté, d'une grande poésie : un texte de Belle de Jour dit en arabe par Rabih Mroué, un long travelling sur  des fleurs des champs jaunes et rouges, un ballet d'engins mécaniques dans les ruines au  milieu desquelles un homme, juché sur une haute chaise, en plein soleil, est en train de lire. Et puis, le défilé des paysages, des si beaux paysages du Liban éternel. Et il s'agit de gagner du terrain sur ces paysages, sur ces territoires confisqués par les conflits. Là, Catherine Deneuve joue un rôle important : Joana et Khalil racontent que si l'actrice n'avait pas été présente, les autorisations n'auraient pas été données. Celle, notamment, de circuler sur la route frontière avec Israël. Arriver à cinquante autour de Catherine Deneuve, au lieu de cinq, c'est gagner du terrain.  Khalil Joreige rappelle la phrase de Jean-Luc Godard : «Le cinéma est un territoire, un continent en plus.»  Ce territoire, il s'agit de le conquérir.
           

           
D'où la nécessité d'inventer des dispositifs particuliers. Et ces dispositifs n'ont cessé d'évoluer au cours du tournage. Il fallait réagir au plus vite à chaque moment. La question de la langue se posait, par exemple. Rabih Mroué ne maîtrise pas très bien le français mais il était hors de question de dialoguer en anglais  pour les acteurs -langue qu'ils parlent très bien l'un et l'autre-  car il fallait à tout prix éviter le rapport guide/touriste que cette langue pouvait instaurer dans un tel contexte. Un autre dispositif de type inventif qui fait que ce film confine à la frange d'un cinéma qui serait à la fois documentaire et de fiction est la séquence finale, celle du gala. Il fallait donner un prétexte à Catherine Deneuve pour se rendre au Liban. Un gala de bienfaisance aurait été idéal. Les réalisateurs racontent qu'ils ont cherché une manifestation de ce type se déroulant à Beyrouth. Ils ont eu connaissance d'une rencontre au profit de la réinsertion de drogués et avec l'accord des organisateurs ont annoncé la venue de Catherine Deneuve. La vente des billets a été dopée, du même coup, et l'ambassadeur de France (que l'on voit dans le film et qui joue lui aussi son propre rôle) s'est déplacé et a participé en tant qu'acteur à ce film...
Le film est souvent dr
ôle. Et particulièrement autour d'un sujet que Catherine Deneuve aborde à plusieurs reprises au grand étonnement des réalisateurs : celui de la ceinture de sécurité. C'est un leitmotiv. Et cela confère une certaine drôlerie au film lorsque l'on voit ces paysages cabossés, ces maisons éventrées, ces automobiles qui ne respectent aucun feu, aucun panneau. Ces remarques réitérées par l'actrice paraissent dérisoires. Joana et Khalil décident de les conserver au montage au vu de la légéreté apparente qu'elles apportent. Ils comprendront plus tard que ces remarques simplement amusantes pour nous étaient de la plus grande importance pour elle.
           

Et pourquoi donc Catherine Deneuve a-t-elle bien pu accepter de participer à une telle aventure ? Inutile de dire que le budget des deux réalisateurs était inexistant et que les risques encourus étaient grands . Khalil et Joana vont comprendre beaucoup de choses au moment de la conférence de presse que Catherine Deneuve va faire à Beyrouth, à la sortie du film : elle déclare que durant tout le film elle n'a cessé de penser à sa soeur décédée dans un accident d'auto et qu'avant cet accident elles avaient décidé de faire un voyage...au Liban. C'était en 1967. On comprendra les remarques de Catherine sur la ceinture de sécurité et l'importance pour elle de se  rendre au Liban.
           
 Contre toute attente, Khalil Joreige déclare : «Ce film est profondément déceptif» et il évoque ce qu'on appelle l'orientalisme, ce qui revient à aborder le problème du colonialisme et plus précisément du mode de traitement du monde de l'orient par les occidentaux. Les gens, avant de voir le film, pouvaient s'imaginer qu'il s'agirait d'un remake d'Indochine au Liban. Il fallait évidemment  briser cette vision hiérarchisée des mondes, celle de la star qui viendrait jeter un regard compassionnel sur un passé ou une actualité meurtrie ; une figure occidentale, dominante, profitant généreusement de son statut et dispensant de bons sentiments. C'est en ce sens que ce film pouvait être déceptif. Il n'en est rien. Le rôle de Catherine Deneuve est juste et plein de nuances. Et cela aussi est une véritable invention.
           
Joana Hadjithomas et Khalil Joreige souhaitent opter pour une position morale et se posent la question de la distance à laquelle se situer de la douleur des autres. Ce problème de la bonne distance et du questionnement sur soi-même est constant dans leur travail. Une œuvre (Cercle of confusion, ci-contre) était accrochée jusqu'à la semaine dernière dans l'exposition qui leur était consacrée au Musée d'art moderne de la ville de Paris (salle noire). Celle-ci était composée d'un  panneau mural (3m x 4m) montrant une photographie de Beyrouth constituée de 3000 fragments détachables.

Chaque visiteur avait le loisir de décoller un de ces fragments d'image et laissait ainsi apparaître un immense miroir qui reflétait le public de manière grandissante au fur et à mesure que les morceaux d'images de la ville de Beyrouth disparaissaient. Une façon de lier deux réalités, deux identités simultanément, et de recevoir une situation extérieure à soi-même en y mélangeant son image.
           
Joana Hadjithomas et Khalil Joreige sont partis à Beyrouth avec une icône, une comédienne de fiction qui incarne le cinéma et sont revenus avec un film qui remet en question les catégories du cinéma, un film troublant, sensible, d'une grande générosité, d'une fragilité et d'une audace indicibles. Il restera en mémoire le merveilleux regard échangé par les deux acteurs à la fin de ce film.
           
           
           
           
photographies extraites du dossier de presse, ©Patrick Swirc, ©Nadim Asfar
photographie de l'œuvre Cercle of confusion extraite du site de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige
 
           

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