Samedi 5 janvier 2008 6 05 /01 /Jan /2008 08:40
  Gustave COURBET, rétrospective
exposition au Grand Palais, Paris
jusqu'au 28 janvier 2008
«Dans le cabinet de toilette du personnage étranger auquel j'ai fait allusion, on voyait un petit tableau caché sous un voile vert. Lorsque l'on écartait le voile, on demeurait stupéfait d'apercevoir une femme de grandeur naturelle, vue de face, extraordinairement émue et convulsive remarquablement peinte, reproduite "con amore", ainsi que le disent les Italiens, et donnant le dernier mot du réalisme. Mais par un inconcevable oubli, l'artisan avait négligé de représenter les pieds, les jambes, les cuisses, le ventre, les hanches, la poitrine, les mains, les bras, les épaules, le cou et la tête.»
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 Maxime DU CAMP
Les convulsions de Paris, 1878
  l'Origine du Monde, Musée d'Orsay


Cette Origine du Monde est peut-être la peinture la plus scandaleuse de l'histoire de l'art ; une peinture faite par un peintre du scandale, mort il y a exactement 130 ans.

Et en 2007 le Grand Palais lui consacre une rétrospective.

Le 31 décembre 1877
Gustave Courbet, peintre en exil sur les rives du Léman s'éteignait à 58 ans.   Bouffi de cirrhose, déformé par l'hydropisie, Courbet était devenu tel qu'il avait fallu un wagon spécial à deux portes battantes afin qu'il puisse y monter  pour le ramener à La Tour-de-Peilz où il devait mourir.
Le corps débordant, exubérant, scandaleux dans ses formes et ses excès, envahissant jusque dans la mort, aura été une constante dans cette peinture sous des aspects multiples. Et il n'est sûrement pas un hasard que l'Origine du Monde soit la peinture qui demeure immédiatement associée au nom de Gustave Courbet.


undefined Dans l'œuvre du peintre, le corps est en effet partout jusque dans les paysages qui fonctionnent souvent comme des métaphores de la sexualité à des degrés divers : le mystère du trou noir de La Source de la Loue (à gauche) est évidemment à mettre en parallèle avec le mystère de l'Origine du Monde. Rien de trivial là-dedans, juste une préoccupation qui relève d'une curiosité essentielle liée à l'énigme de l'existence. La Vague, maintes fois représentée par Courbet,  en est un autre exemple.
Cette dimension de la chair  est présente dans toute l'exposition.
La rétrospective de 2007, à la différence de celle de 1977, n'est pas organisée de manière chronologique  mais obéit à un parcours  thématique ce qui donne une dynamique extraordinaire au travail de l'artiste. Plusieurs sections sont présentées :

-L'invention de Courbet : il s'agit d'autoportraits et du peintre en représentation.
-De l'intime à l'histoire : où l'on voit son attachement à sa terre, la Franche-Comté.
-Les manifestes : c'est la force de la peinture, la contribution essentielle du peintre à l'histoire de l'art à travers les grandes toiles que sont l'Enterrement à Ornans ou l'Atelier du peintre, immenses toiles déplacées spécialement pour l'exposition.
-Les paysages, Ornans, les falaises blanches, âpres.
-Les rapports à la photographie et particulièrement à l'œuvre de Gustave Le Gray.
-La tentation moderne : les allers-retours avec ses contemporains.
-Le nu : c'est évidemment là que l'on verra L'Origine du Monde (et son cache, le tableau d'André Masson le recouvrant à l'époque de Lacan quand il était en sa possession) mais également la Femme au Perroquet et d'autres encore.
-Les scènes de chasse.
-La Commune, la prison Sainte Pélagie, son exil et les tableaux du bord du Léman, les peintures de la fin comme cette truite (ci-dessous) qui affiche une expression étrangement humaine.
           
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Cette exposition est bouleversante du fait de son organisation qui permet non pas de comprendre mais d'approcher le réel d'un artiste qui s'est engagé toute sa vie à la fois dans un travail de fond, une remise en cause de la peinture mais également dans une participation totale aux événements politiques de son temps, participation qui lui vaudra de mourir en exil. Ce qui est touchant est de repérer la grandeur de l'artiste, ce qui le distingue à la fois de ses contemporains et de ses prédécesseurs mais aussi ses faiblesses, ses approximations, ses contradictions. Courbet est à la fois un  peintre classique mais quelqu'un qui sous couvert de réalisme produit de l'incongru. Courbet est un excellent peintre dont Delacroix lui-même admire le métier et l'invention(il l'évoque souvent dans son Journal) mais un artiste d'une grande maladresse dans ses peintures de jeunesse et un certain nombre de celles qu'il produira après 1870. Son usage de la photographie pose problème et par là- même nous invite à réfléchir sur le prétendu  réalisme du peintre.
 
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Et effet, cette notion de réalisme, jusqu'à nos jours, va se situer au cœur des débats autour du travail de ce peintre qui pourtant la mettait à distance. Mais le fait que cette œuvre se situe historiquement au moment de l'avénement de la photographie n'est pas étranger à ces débats. C'est l'époque des photographes spécialisés dans la prise de vue de modèles vivants dont ils vont vendre les épreuves aux peintres. Des artistes aussi célèbres qu'Eugène Delacroix ou Gustave Courbet vont les utiliser. Le modèle utilisé par Courbet dans les Baigneuses (ci-dessus) a été photographié par Vallou de Villeneuve et c'est à partir d'une photographie de Vallou que Courbet peindra cette femme au geste bizarre et incompréhensible : Delacroix dira dans son Journal * en évoquant Les Baigneuses : «Que veulent ces figures ?».
Et c'est toute l'ambiguïté de ces tableaux que  Delacroix mettra à jour en s'interrogeant sur la méthode de Courbet : absolument admiratif des qualités de peintre des Baigneuses il épinglera l'incohérence des gestes et surtout le fait que ces figures semblent totalement étrangères à  l'espace pictural représenté. L'utilisation de la photographie explique évidemment cette appréciation. Delacroix avait repéré une façon d'assemblages constitués de figures hétéroclites réunies arbitrairement dans un paysage ou un espace peints magistralement. Une sorte d'avant-goût du collage moderne (Delacroix dira encore : «C'est un ouvrage de marqueterie»**)...
Et c'est donc cela que l'on appellerait le réalisme de Courbet ?

Courbet est un moderne, assurément, ou tout du moins le précurseur d'un Manet qui poussera beaucoup plus loin les intuitions de son aîné.
Courbet est un rebelle, aussi bien dans sa peinture que dans ses prises de positions politiques en prenant fait et cause pour la Commune. C'est un homme engagé, à tous points de vue.

Il faut courir  et voir cette exposition qui est un bonheur, une jouissance pour les yeux et l'intelligence.
           
           
           
 
           
           
* Eugène Delacroix, Journal, (1822-1863) Éd. Plon, 1931-32 et 1980, p 328, vendredi 15 avril 1853.
**Eugène Delacroix, op. cit., p 369, 17 octobre 1853.



Beaucoup de livres sur Courbet, l'œuvre et la vie de ce peintre sont riches.
A titre indicatif :

. Valérie Bajou, Courbet, Éd. Adam Biro, 2003.
. Serge Bismuth, L'enfance de l'art ou l'agnomie de l'art moderne, Éd. L'Harmattan, 2001.
. Bernard Teyssèdre, Le Roman de l'Origine, Éd. Gallimard, 2007.



 
           
Gustave COURBET, rétrospective
exposition au Grand Palais, Paris
jusqu'au 28 janvier 2008

 
actuatisation : je viens de m'apercevoir  qu'Elisabeth du site  de l'art à l'œuvre a mis un papier sur l'expo...
           

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