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22 novembre 2009 7 22 /11 /novembre /2009 13:47
La barque silencieuse

J’aurai passé ma vie à chercher des mots qui me faisaient défaut. Qu’est-ce qu’un littéraire ? Celui pour qui les mots défaillent, bondissent, fuient, perdent sens. Ils tremblent toujours un peu sous la forme étrange qu’ils finissent pourtant par habiter. Ils ne disent ni ne cachent : ils font signe sans repos. Un jour que je cherchais dans le dictionnaire Bloch et Wartburg l’origine du mot de corbillard je découvris un coche d’eau qui transportait des nourrissons. Je me rendis le lendemain à la Bibliothèque nationale qui se trouvait alors rue de Richelieu, dans le IIe arrondissement de Paris, dans l’ancien palais qu’occupait jadis le cardinal Mazarin. Je consultais une histoire des ports. Je notai trois dates : 1595, 1679, 1690. En 1595 les corbeillats arrivaient à Paris le mardi et le vendredi. Les mariniers les délestaient tout d’abord du fret puis ils débarquaient les nourrissons serrés dans leur maillot, fichés tout droits dans leur logette sur le pont ; ils les posaient sur des tonneaux sur la grève ; les petits bébés entravés étaient restitués ensuite un par un à leur mère par un homme qu’on appelait le meneur de nourrissons.
Dès l’aube, le lendemain –c’est à dire tous les mercredis et les samedis – les corbeillats transportaient de Paris à Corbeil d’autres petits afin qu’ils tètent le sein et sucent le lait des nourrices dans la campagne et la forêt. En 1679 Richelet écrivait corbeillard. En 1690 Furetière écrivait corbillard et le définissait : Coche d’eau qui mène à Corbeil petite ville à 7 lieuës de Paris. C’est ainsi que le corbillard, du temps où vivaient à Paris Malherbe, Racine, Esprit, La Rochefoucauld, La Fayette, La Bruyère, Sainte-Colombe, Saint-Simon, était un bateau de nourrissons qui voguait sur la Seine, longeant les berges, hurlant.
   
   
   
  Pascal QUIGNARD
La barque silencieuse,
Éditions du Seuil, 2009
p 7
   
illustration :  Georges de la Tour 1593-1652,
Le nouveau-né,  détail,
huile sur toile. 76cm x 91cm. Rennes, Musée des Beaux-Arts.

 
   
   

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Published by espace-holbein - dans espace-holbein
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commentaires

espace-holbein 19/12/2009 15:31


Beau et juste en effet : Pascal Quignard, grand écrivain, érudit, connaisseur fin en matière d'art est également musicien.


pop 09/12/2009 22:00


Pas mal du tout ce livre, lu dans le train alors que j'allais monter une expo. J'imagine que La Tour en illustration ce n'est pas une coïncidence: le livre de Quignard sur le peintre est très beau
et juste.


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