Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
27 octobre 2011 4 27 /10 /octobre /2011 11:52
Kaz Oshiro, Zeuxis pop
kaz1 300

Ce que voient les oiseaux.

Tout le monde se  souviendra de l'histoire de ce peintre nommé Zeuxis qui, à l'occasion d'une joute célèbre entre peintres, avait défié Parrhasios en peignant des raisins avec tant de vérité que les oiseaux avaient fini par venir les becqueter. Parrhasios l'avait finalement emporté en peignant à son tour un rideau avec un réalisme tel que le malheureux Zeuxis avait demandé que l'on tirât ce rideau afin de mieux voir son tableau. La tromperie avait réussi à abuser l'œil d'un peintre, et pas n'importe lequel, celui du maître du trompe-l'œil : le grand Zeuxis. L'œil humain aime à se laisser surprendre.

Dans le cadre de la Biennale de Lyon et du réseau de centres d'art contemporain constitué autour d'elle, la Villa du Parc d'Annemasse présente actuellement une exposition consacrée au peintre américain d'origine japonaise Kaz Oshiro.

   
kaz2 300 kaz3 300
           
Le travail de cet artiste, on l'aura deviné, consiste à imiter de la manière la plus absolue les objets qui nous entourent. Il choisit notamment  des objets sans valeur, des objets dégradés, ceux qui offrent à nos yeux le moins de séduction possible : des containers-poubelles, des placards en formica ou en mélaminé usagés, fours à micro-ondes, éviers et autres distributeurs à boisson en fin de vie.
           
kaz4_300.jpg
kaz5_300.jpg
           
Mais, contrairement aux apparences, il ne s'agit pas de sculpture : tout est fait à la peinture sur des toiles tendues sur des chassis. Il suffit de faire le tour de ces objets et l'on peut voir et comprendre comment il ont été fabriqués. Le contraste est saisissant et l'on se prend à aller vérifier sur la face externe  la réalité de chaque fragment de chaque matériau réinventé.
           
kaz6 300 kaz7 300
           
Les traces de rouille sous la peinture, les éclats sur la tôle emboutie, les griffures, les impacts de chocs, les salissures diverses, les empreintes laissées par des gestes répétés : tout ce qui fait le petit quotidien des objets que nous fréquentons chaque jour est enregistré et transcrit à l'identique de façon troublante.  
           
kaz8 200 kaz9 200
kaz10 200
           
J'avais découvert le travail de Kaz Oshiro il y a quelques années dans une exposition intitulée Less is less, more is more, that's all  au CAPC à Bordeaux ; un four à micro-ondes y était déjà présenté, mais pas celui-là. 
           
kaz11_200.jpg kaz12_200.jpg kaz13_200.jpg
           
L'habillage de la poubelle destinée à recevoir les gobelets usagés porte les traces (fictives) du temps de détente : deux empreintes laissées par des cigarettes en train de se consumer renvoient à la banalité de moments passés devant une machine à café. 
           
kaz14_300.jpg
kaz15_300.jpg
           
Kaz Oshiro sait profiter du contexte. La Villa du Parc est un ancien hôtel particulier. Certaines salles ont conservé leur parquet d'origine. Le meuble de cuisine vieillot aux portes de guingois et à l'évier maculé est disposé dans un lieu adéquat, plaqué au mur. Ici, contrairement aux autres œuvres, il est impossible de voir comment  cet ensemble a été fabriqué. Aucun indice. Nous sommes confrontés à une sorte de ready-made, mais qui n'en est pas un. 
           
kaz16_200.jpg
kaz17_200.jpg
kaz18_200.jpg
           
D'autres références sont vraisemblablement exploitées par l'artiste. Ci-dessus, comment ne pas voir un clin d'œil  à Bertrand Lavier dans la superposition de ces deux blocs de rangement  (l'un constituerait le socle de l'autre) ? L'illusion là aussi est parfaite jusque dans l'autocollant partiellement arraché qui laisse voir en son centre la poussière fixée par les résidus de colle. 
           
kaz24 200
kaz25 200
kaz26 200
   
L'artiste, de manière amusante, va mêler les références savantes aux objets vulgaires : la culture de l'élite (une sorte de faux Rothko en 3D) va cohabiter avec la culture de masse (un ampli d'époque révolue, néanmoins en parfait état). Leur seul point commun, ce qui les reliera, sera la couleur : le orange si en vogue dans les années 70...
           
kaz27 200 kaz28_200.jpg kaz29_200.jpg
           
Kaz Oshiro poussera la logique jusqu'à considérer la toile du peintre comme une sculpture. Ci-dessus, le chassis est cassé soit dans sa partie haute, soit dans sa partie basse et  négligemment posé  au sol, contre le mur. Un regard rasant, derrière, permettra de se rendre compte du travail de cassure du chassis parfaitement imité. Et puis cette logique absurde finira par mettre la toile, directement à sa place, sur le mur, comme n'importe quelle toile. Et finalement, cette toile noire (au centre) ne sera plus admirée pour ses qualités picturales mais  constituera un compromis entre ce qui est identifié habituellement comme peinture et ce qui l'est comme sculpture.
           
kaz19_300.jpg
kaz20_300.jpg
           
On pourrait sans doute reprocher à Kaz Oshiro de se borner à montrer un savoir-faire dans une escalade de virtuosité sans cesse améliorée et renouvelée. Il existe des pièces encore plus troublantes à mon goût que celles qui consistent à reproduire l'hyper-réalité du quotidien  comme autant d'exercices de cette virtuosité ; cet objet bleu en est un exemple. Accroché au mur tel un tableau, il ne permet pas de comprendre la nature de sa fabrication. Il ne renvoie pas au moindre objet vernaculaire comme la majorité de ceux qui l'entourent. Il ne témoigne de rien d'existant et ne représente rien. Son aspect glabre et parfait est contrarié par la cassure d'une partie de son corps. Les fractures et replis, qui semblent porter atteinte à l'intégrité de l'objet, sont en revanche élégamment valorisés. Un ruban adhésif gris, en trompe-l'œil, rappelle son appartenance à l'ensemble des pièces présentées dans l'exposition.
           
kaz21_200.jpg kaz22__200.jpg kaz23_200.jpg
           
  Kaz Oshiro fait sans doute partie d'une longue tradition d'artistes virtuoses qui ont fondé leur notoriété sur la qualité de leur savoir-faire. Cette tradition du trompe-l'œil a des facettes multiples, selon les lieux, selon les époques. Il est vraisemblable qu'un retour au métier a favorisé l'émergence et la reconnaissance d'un tel artiste, et ceci après une longue période qui a mis en avant des artistes revendiquant le contraire. Il n'en demeure pas moins que cette pratique continue à forcer notre attention. Si nous continuons à demeurer sensibles au pouvoir qu'exercent sur nous de tels objets c'est sans doute que nous nous inscrivons dans ce régime cultivé des vanités : le temps qui passe, la fragilité des choses qui nous entourent et la poussière potentielle dont nous sommes faits.
           
           
           
           
           
           

kaz oshiro

 

 

16 septembre 2011 - 19 novembre 2011

 

Villa  du Parc, Centre d'art contemporain, Annemasse

12 rue de genève  74100 Annemasse

     
     
     
     
     
     
     
     
           

Partager cet article

Repost 0
Published by espace-holbein - dans espace-holbein
commenter cet article

commentaires

TG 27/10/2011 22:06



Ces trompes l'œil trompent énormément…



attraper les mouches

Fumier