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30 décembre 2011 5 30 /12 /décembre /2011 16:26
 
Fichés ? Archives nationales-2011 
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Le système Bertillon a laissé son empreinte et a aussi montré ses limites. La seconde partie de l'exposition présente la diversification des usages (consulter d'abord la présentation de la première partie de l'exposition). L'administration a besoin de classer, de répertorier mais délivre également des papiers d'identité, doit donner suite à des requêtes, doit établir des permis (de conduire, par exemple), des autorisations (pour les étrangers qui arrivent sur le territoire français), doit délivrer des cartes (de pensions, notamment dans l'immédiate après-guerre, au début des années 20), etc. La photographie joue alors un rôle important. Il s'agit dorénavant de rationaliser ses pratiques et ses usages, particulièrement au service de l'administration. Et l'on va assister à la normalisation progressive de la photographie d'identité destinée à l'établissement de fiches renseignant chaque individu au sein d'un même groupe donné. Le monde du travail va générer beaucoup d'activités en ce sens : sur la photo de gauche, un exemple de la classification des employés du Chemin de fer métropolitain de Paris (ancêtre de la RATP).

           
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La photographie d'identité va être utilisée rigoureusement dans des domaines très variés : demandes de passeports (ci-dessus, à gauche), immatriculation de réfugiés ou d'apatrides,(Grecs et Arméniens, ci-dessus, au centre), répertoires de forains, nomades et marchands ambulants (au centre, à droite) ou bien, registres établis par la police des mœurs (ci-dessus, à droite) comme ces photos de tenanciers  et de pensionnaires de maisons closes,...
           
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...ou (comme ci-dessus), ces portraits de femmes "prévenues".
           
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fiches34 200 Les fiches de Bertillon et son système tout entier ont généré des résistances.  L'anthropométrie  a été critiquée, remise en cause, on a contesté son efficacité. En 1924, les Surréalistes  se sont saisis du portrait de Germaine Berton -qui avait assassiné le secrétaire de la rédaction de l'Action française- et en ont fait une espèce d'icône, à la fois esthétique et politique, en installant son visage au centre d'une affiche restée célèbre. Cet  acte   de détournement d'image est un  procédé fort qui sera utilisé abondamment les décennies suivantes.
           
Dans cette affiche vingt-huit hommes (parmi lesquels Antonin Artaud, Picasso, André Breton, Freud, de Chirico ou Aragon ) encadrent le visage d'une femme au regard droit et déterminé : celui de Germaine Berton. Dans la partie basse, figure une citation de Baudelaire : «La femme est l'être qui projette la plus grande ombre ou la plus grande lumière sur nos rêves».
           
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Et justement, nous retrouvons plus loin dans l'exposition, un des protagonistes de cette affiche : parmi toutes ces fiches d'anonymes, certains visages connus émergent, comme celui de Picasso (à gauche, ci-dessus). Il s'agit là d'un récépissé de carte d'identité d'étranger qui date de 1935. Rien d'artistique. Figure, à côté, celui d'Olga, sa femme d'origine russe. En ces périodes troubles -tant en Allemagne qu'en Espagne- beaucoup transitent et fuient. Certains étrangers sont interdits de séjour et un fichier spécial est établi (ci-dessus, au centre). Et puis arrive, en 1940 -sous le régime de Vichy-, un décret qui rend obligatoire  la «carte d'identité de Français» : ci-dessus, à droite, un exemple local d'un fichier de référencement des détenteurs de la carte d'identité.

           
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Dans cette exposition est dressé un grand mur, très impressionnant, fait de 600 fiches. Ce sont des fiches tirées du fonds dit "de Moscou". Ce fichier a une histoire extraordinaire : il s'agit là de quelques spécimens d'un fichier central qui en comptait près de sept millions en 1939. Les Allemands qui trouvèrent ce fichier l'emportèrent en Allemagne. Ce fichier fut lui-même saisi en 1945 par les troupes soviétiques qui ne le restituèrent à la France que dans les années 1990.
           
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Quelques fiches de gens célèbres : Foujita, Cocteau, Joséphine Baker, Max Ophüls, Dali, Luis Bunuel, Samuel Becket, Sacha Guitry, Thomas Mann, Fritz Lang, Pabst, Erich, von Stroheim....
     
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Le régime de Vichy a été une période particulièrement redoutable pour beaucoup et les fichiers ont contribué à la traque et à l'arrestation des Juifs, notamment. Le 27 septembre 1940, les autorités allemandes imposent aux Juifs de se faire enregistrer. Il existe quelques «fichiers juifs». Ci-dessus, quelques fiches extraites de ces fichiers.
     
fiches42_200.jpg fiches43_200.jpg À la Libération, ces fichiers comportant des photographies vont se révéler très sensibles car sujets à l'interprétation dans les processus de reconnaissance d'individus suspectés de collaboration : sur la photo à gauche, la page d'un album constitué de portraits de policiers photographiés à leur entrée à la préfecture de police, qui sera utilisé à la Libération pour poursuivre les collaborateurs. Cet album sera présenté aux victimes à des fins d'identification. Ceci contribuera à traquer les agents au service des Allemands mais aussi les criminels de guerre.
     
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Et puis, à l'occasion de cette période trouble et inédite de la Libération, des situations singulières, comme celle de cette  jeune femme, apparaissent dans le cadre de ces fichiers constitués pendant la guerre : ici, une fiche anthropométrique extraite d'un fichier de police répertoriant les résistants qualifiés de "terroristes" ou de "communistes". Une lettre autographe de cette  jeune femme, Simone H. ,  se déclarant "fière" de son activité "communo-gaulliste", mais souhaitant néanmoins que sa fiche soit supprimée («Je ne tiens pas à garder ma fiche dans un bureau de police, ça me gêne»). Ceci ne lui sera pas accordé.
           
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Les fichiers vont aussi contribuer à retrouver des proches, des amis, des membres d'un groupe résistant, à suivre la trace de disparus et serviront à recenser les innombrables personnes internées ou déportées, les prisonniers de guerre, etc.  Ici, sur la photographie de gauche, figure une page de la liste des rescapées du camp de Ravensbrück, rapatriées grâce au gouvernement suédois. Toutes les opérations de cette époque n'ont pas été faites avec autant de rigueur, faute de moyens. On notera, en quatrième position, le nom et la photo de Germaine Tillion. 
           
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En 1955, le ministère de l'Intérieur décide d'instaurer une carte nationale d'identité facultative, d'un modèle unique, gérée seulement à l'échelon départemental, par les préfectures. On voit la multiplication de cabines Photomaton, comme celle qui figure  ici à gauche.

Les conflits liés à la colonisation, qui vont provoquer la multiplication de fichiers spéciaux comme ce registre des ouvriers algériens du douar de Mechtras ayant émigré en France depuis 1906 (figurant sur la photo ci-dessous) .

           
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Les nationalistes de l'empire colonial ont fait l'objet, dès les années 1920, d'une surveillance étroite. Dans les années 1950, la hantise d'une subversion nationaliste a provoqué, dans les procédés de fichage, une utilisation très poussée de la photographie dans des pays où son usage est alors beaucoup moins développé qu'en France, notamment pour des raisons culturelles ou religieuses.

Les photographies de Marc Garanger ne figurent malheureusement pas dans cette exposition. Rappelons-en les conditions d'émergence : «En 1960, rappelle Marc Garanger, je faisais mon service en Algérie. L’armée française avait décidé que les autochtones devaient avoir une carte d’identité française pour mieux contrôler leurs déplacements dans les "villages de regroupement". Comme il n’y avait pas de photographe civil, on me demanda de photographier tous les gens des villages avoisinants : Ain Terzine, Le Merdoud, le Maghine, Souk el Khrémis... J’ai aussi photographié près de 2000 personnes, en grande majorité des femmes, à la cadence de 200 par jour. C’est le visage des femmes qui m’a beaucoup impressionné. Elles n’avaient pas le choix. Elles étaient dans l’obligation de se dévoiler et de se laisser photographier [...] J’ai reçu leur regard à bout portant, premier témoin de leur protestation muette, violente. Je veux leur rendre hommage.»

Voir également ce témoignage de Marc Garanger : ici.

   
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Ces registres, ces fichages, font souvent réfléchir, provoquent parfois l'indignation et inquiètent lorsque l'on voit la manière dont certains -et non des moindres- ont été utilisés au cours de l'histoire. Outre les différents "fichiers juifs" évoqués plus haut, le "fonds de Moscou", restitué à la France seulement en 1994, (ci dessus) et sa longue promenade à travers l'Europe dans une période particulièrement tourmentée de l'histoire, en est un exemple fameux. Il s'agirait évidemment de se montrer vigilant afin que l'histoire ne se répète pas. L'exposition, à ce titre, est vraiment intéressante et édifiante car elle montre par le détail toutes les subtilités mais aussi toutes les arrogances de systèmes de fichages souvent destructeurs. La dernière partie  de cette belle exposition est consacrée à  la période précédant l'informatique. On peut y voir des fichiers d'étudiants de la faculté des lettres et des sciences humaines de Paris (1945-1975)  : beaucoup d'anonymes mais aussi des noms connus comme celui de Régis Debray, par exemple. La double  décennie 1960-1980 a su montrer une grande méfiance par rapport aux données collectées sur les individus : les plaies de l'histoire étaient encore sensibles ; on est dans l'obligation de faire le triste constat que la génération Facebook n'est plus en mesure d'exercer cette vigilance. Le fichage (subi) n'est a priori plus d'actualité : dorénavant les citoyens -du monde- se chargent eux-mêmes de renseigner leur vie, leurs origines, leur actualité, leurs comportements, leurs fréquentations, leur appartenance politique, le cas échéant. Nous assistons à un renversement radical qui mériterait qu'on s'y attarde.

           
fiches52_200.jpg fiches58_200.jpg Finissons avec nos amis les peintres -que leur peinture soit rétinienne ou pas- en observant des portraits qu'ils firent d'eux pour des motifs non artistiques : à gauche, Nicolas de STAËL -von HOLSTEIN- né le 23.12.1913 à Petrograd (Russie) sur un document réclamé pour sa naturalisation (en compagnie de sa fille Anna) ; et à droite, Marcel DUCHAMP sur un registre d'immatriculation  établi par le consulat de France de New York en 1950),  loin de ce portrait qui contribua à forger sa célébrité.
           
           
           
           
           

Fichés ? Photographie et identification du Second Empire aux années 1960

 

Musée des Archives nationales

Hôtel de Soubise, 60 rue des Francs-Bourgeois - 75003 Paris

 

Du 28 septembre au 23 janvier 2012

 

exposition

           
           
           

Le contenu de cet article est largement emprunté au petit fascicule offert à l'entrée de l'expostion (très complet, extrêmement bien fait) ainsi qu'aux documents vidéo projetés dans l'exposition.


Photographies personnelles, exceptée la photographie anthropométrique de Germaine Berton (en agrandissement), quatrième registre photographique

           
           
           
           
           

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