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29 octobre 2010 5 29 /10 /octobre /2010 07:55
    Délire du pouvoir ou lycanthropie ?
staelhe1 600
   
 «Si les augures lui sont défavorables, il convoque les astrolâtres et s'entretient avec eux dans un jargon d'illuminé. Il se sent déjà la cible de cliques liguées contre lui. Le moindre klaxon le fait tressaillir : c'est qu'un coup de Jarnac se trame. Dans ces heures-là, les nerfs à vif, il a toutes les phobies. Il porte des gants blancs pour éviter les souillures, un masque pour ne pas inhaler l'air pollué par autrui. S'il est seul, il vérifie plusieurs fois que les issues sont bien verrouillées. Lui sert-on son dîner, il n'a aucun doute que la viande est avariée, qu'on cherche à lui faire boire le bouillon d'onze heures. Méconnaissable, pantelant, les yeux injectés de sang, il s'allonge par terre, dans une posture fœtale. Des plaques rouges apparaissent sur ses bras, son coup, sa poitrine. Sa peau est enflammée, il se gratte comme un corneau pouilleux. Pris d'étouffement, il se remet debout et ingurgite de l'alcool jusqu'à ce que, complètement ivre, il s'écroule. Le remords l'étreint-il ? Ou a-t-il seulement perdu toute dignité ? Revenu à lui-même, il taillade les meubles, fracasse les miroirs. Pendant des jours, il s'enferme à double tour dans sa chambre. Son entourage, réduit aux hypothèses,  prétend qu'il est atteint de lycanthropie : il marche à quatre pattes, hurle, geint, bondit comme s'il fondait sur une proie. Talonné par le spectre des vieillards qu'il a massacrés, il psalmodie des formules magiques pour en finir avec eux. Il se rencogne dans le coin le plus sombre de la pièce et, la tête entre les mains, glapit des injures contre des assaillants imaginaires. Quand, exténué, il relève le front, c'est pour dégainer son revolver et le décharger sur la horde qu'il voit s'avancer vers lui. Sa chambre est une porcherie : il garde ses gants blancs mais vomit n'importe où. La puanteur emplit l'air de miasmes, et pourtant, il semble ne s'apercevoir de rien, se moquer de tout. Ce laisser-aller annonce un mieux : sans qu'on sache comment, au bout de quelques nuits, il reprend figure humaine, sort de son repaire, prompt à instaurer de nouvelles mesures draconniennes et à faire payer au premier venu son moment de faiblesse.»
   
   
 

Linda LÊ,

Cronos,

Christian Bourgois éditeur, 2010, p16-17

   
illustration :  Wilhelm Staehle   
   
   
   
   
   

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Published by espace-holbein - dans espace-holbein
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commentaires

espace-holbein 30/10/2010 09:10



Les thons mous devraient sans doute être des loups.



Dominique Hasselmann 29/10/2010 10:22



Un tel peut-il être un loup pour l'homme ? Les moutons se posent la question.



attraper les mouches

Fumier