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30 décembre 2010 4 30 /12 /décembre /2010 23:19
Ernest Pignon-Ernest à Saint-Denis
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Une occasion exceptionnelle nous est donnée actuellement de nous confronter à une œuvre. De nous y confronter physiquement. Il s'agit de l'installation que l'artiste niçois Ernest Pignon-Ernest a réalisée dans la chapelle des carmélites de Saint-Denis. L'exposition est intitulée «Extases» et met en scène sept figures féminines : des mystiques chrétiennes que l'artiste a tenté de représenter de manière paradoxale à la fois par le dessin, par le volume  mais également par leur inscription dans un lieu architectural adéquat et intimement adapté à l'état d'esprit et à la nature de ces figures qui s'extraient de l'ordinaire.



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Cette exposition se visite en deux étapes : au rez-de-chaussée du musée (2) deux salles sont consacrées  aux dessins préparatoires ainsi qu'aux photographies de la présentation de cette même œuvre à la chapelle Saint-Charles à Avignon en 2008. Dans le fond d'une des deux salles sont accrochés au mur les rouleaux déliés et installés des dessins originaux (3, 4, 5), mettant en scène ce qui pourrait être un mur d'atelier fait d'approximations calculées, de recouvrements partiels et de lumières subtiles.
           
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Puis il faut traverser la cour, gravir les quelques marches de la chapelle des carmélites pour découvrir une pièce exceptionnelle, baroque, fascinante, au centre de l'édifice. Il s'agit d'une installation constituée de sept pièces verticales et convulsives, posées sur un plan d'eau.(6, 7, 8) Chaque figure , éclairée isolément,  émerge des ténèbres créées pour la circonstance dans la chapelle et se reflète dans le plan d'eau noire, au ras du sol. Ces sept femmes que l'artiste a choisi de représenter sont des mystiques chrétiennes qu'Ernest Pignon-Ernest a dessinées en les imaginant à partir de la lecture de leurs textes : Madame Goyon, Hildegarde von Bingen, Catherine de Sienne, Angèle de Foligno, Marie de l'Incarnation, Thérèse d'Avila et Marie-Madeleine. Le dispositif puissant est soutenu par un jeu de lumière qui plonge soudain l'espace dans un noir complet, fait émerger une par une chacune de ces femmes dans la lumière et finit par éclairer subtilement l'ensemble en clair-obscur durant quatre minutes, puis recommence. Le phénomène de l'extase peut être ainsi approché et tenté d'être figuré. Et il s'agit d'une gageure comme l'explique l'artiste : «Essayer de représenter l'infigurable : comment faire image des chairs qui aspirent à se désincarner ? »
 
         
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Comme dans les sérigraphies d'EPE, le dessin, virtuose, magistral, atemporel, est en noir et blanc. Les supports ont une taille imposante. Les corps donnent l'impression d'être à l'échelle 1 et sont vraisemblablement un peu plus grands. Les feuilles font 2,50 m de haut (l'une d'elles s'élève à quatre mètres). Elles se tordent, se meuvent, se recroquevillent, semblent s'entrelacer et souffrir. A l'image des corps vrillés, en déséquilibre. Le mode baroque commence là, dans ces convulsions, ces émotions drapées de ténèbres et de lumières crues et violentes.  On dirait du papier et une espèce de magie opère car la feuille de papier ne pourrait pas se tenir seule, à la fois droite et dans un processus de chute. Il s'agit en vérité d'un matériau tout à fait contemporain, très fin (1,3mm d'épaisseur), fait de résine et d'aluminium et les dessins de ces corps sont des impressions faites à partir de scans des véritables originaux produits de façon tout à fait traditionnelle. À la manière de  la Sainte Thérèse d'Avila du Bernin (Église Santa Maria Della Vittoria à Rome), l'ensemble donne l'impression de s'élever, de flotter dans l'espace, d'amorcer une sorte de lévitation. La cause de cette sensation de légèreté et d'élévation vient sans doute du renversement créé par le plan d'eau dans lequel se reflètent ces feuilles-corps.
     
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Ernest Pignon-Ernest est athée. À la différence des artistes baroques il ne s'agit pas pour lui de favoriser le moindre prosélytisme. Ce qui l'a toujours intéressé c'est la représentation des corps. Et de ces corps inscrits dans des lieux («J'utilise beaucoup le potentiel poétique que portent les lieux», dit-il ). Les travaux qu'il a faits dans les rues de Naples en sont un exemple fameux. Ici, dans la chapelle des carmélites de Saint-Denis,  il s'agissait de mettre en œuvre un paradoxe. La figure de la mystique  chrétienne condense à elle seule un bon nombre de paradoxes extrêmement féconds pour un artiste. Le premier d'entre eux est bien sûr lié au corps à la fois désirant et au désir de se désincarner. On les appelle souvent «les épouses du Christ». Leur langage est troublant, fait de propos d'une grande sensualité mais aussi de mortification, de rejet de la chair. L'angoisse et le plaisir partagent à parts égales les sentiments exprimés. C'est évidemment la dimension spirituelle du corps qui fait la matrice de ce qui est montré dans cette exposition.
     
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Ernest Pignon-Ernest s'est plongé depuis longtemps dans la lecture des textes de ces mystiques. Il évoque le recours aux métaphores liées à l'eau, au ruissellement, à l'abîme  rencontrées systématiquement dans leurs écrits afin de montrer la cohérence du choix qu'il a fait du plan d'eau de son dispositif. Mais les mots, dans un état extrême, ne peuvent plus rien. C'est le corps qui prend le relais et qui défie la science (comme chez les hystériques de la Salpêtrière décrites par le professeur Charcot). Et les mystiques vont dire avec leur corps ce que les mots ne pourront plus dire.



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Le travail plastique d'Ernest Pignon-Ernest est fondé sur l'observation et le modèle mais là aussi sa part d'invention est remarquable puisque c'est le même modèle qui a servi à la représentation de toutes ces femmes d'époques et de d'extractions différentes. C'est Bernice Coppieters, danseuse étoile des Ballets de Monte-Carlo, qui a posé pour lui mais sa collaboration, loin d'être passive, a fondé partiellement la démarche de ce travail puisqu'il lui faisait lire les textes d'époque, lui soumettait les dessins en train de se faire et tenait compte des remarques et des perceptions du modèle avant d'entamer les suivants. D'où l'impression de cohérence et d'unité qui émane de cette œuvre.
 
           

Ernest Pignon-Ernest s'expose à Saint-Denis  par  villedesaintdenis
           
On comprendra que ces extases sont de réels bouleversements pour ces femmes qui vivent leur corps dans l'épreuve et perdent pied. La figure de l'abîme revient régulièrement dans leurs propos. Souvent vénérées, elles vivront parfois l'expérience du délaissement ou du rejet (comme Madame Goyon qui fut internée plusieurs années à la Bastille). Les portraits qu'Ernest Pignon-Ernest a fait d'elles sont nés de ce qu'elles ont dit et écrit d'elles-mêmes. L'enjeu pour lui était d'exprimer la spiritualité extrême de ces femmes, leur désir d'amour intense et la matérialité de leur corps qu'elles faisaient souffrir, qu'elles martyrisaient et qu'elles destinaient à la désincarnation. Ernest Pignon-Ernest est celui qui s'est défini comme étant l'artiste de la bonne image au juste lieu. Ce travail exigeait un endroit spirituel. L'ancien Carmel de la ville de Saint-Denis s'imposait.
           
           
           
           
 * prolongation jusqu'au 28 février 2011
 
 
    photographies de l'auteur
 
 
Musée d'art et d'histoire
 
           
           
           

Ernest Pignon-Ernest

Extases

 

du 15 octobre au lundi 28 février 2011

 

Musée d'Art et d'Histoire

22 bis rue Gabriel Péri

93200 Saint-Denis

           
           
           
           
           
           

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Published by espace-holbein - dans espace-holbein
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commentaires

espace-holbein 19/01/2011 15:22



Bon, une.


Une des sept (figure à droite) a fait une chute. Une véritable chute. Elle est légèrement endommagée sur une arête.


Comme quoi, la lévitation a ses limites et ça n'est plus ce qu'on en dit.



Cécile 12/01/2011 09:51



"confidences" Là, il en a trop dit ou pas assez ... Pragmatique, je pencherai pour pas assez. Allez, une petite confidence "ernestino-pignonesque", juste une ... ;-)



espace-holbein 11/01/2011 23:10



Bien !


J'ai discuté avec la dame qui s'occupe de l'entretien. Elle est très au fait, très documentée sur l'œuvre et m'a d'ailleurs fait quelques confidences...



Cécile 10/01/2011 16:18



J'ai enfilé mes bottes de spt lieues et enroulé ma grande écharpe noire.


Au musée, la salle des hypothèses, des études et des ébauches étaient surchauffée. Un public troisième âge. Deux très jeune femmes : une très blonde / une très brune (toutes deux, teintes). Une
toute petite fille en robe fleurie qui chantonnait une chanson connue d'elle seule : "linlinlinlin". Deux sosies de l'artiste. L'artiste lui-même partageant son travail et ses réflexions avec un
cercle d'initiés. Nous étions peu : alors, pourquoi pas avec tous ? Pas avec tous.


Dans l'obscurité de la chapelle, les langues se sont déliées. Les gens parlaient bruyamment de la beauté souffrante et voluptueuse des saintes, du froid, du redoux, de leur samedi, des fêtes, de
ce qu'ils avaient acheté le matin au marché. Dans l'eau noire : le corps des saintes et la rigueur de l'architecture classique s'égouttaient et stagnaient. Une femme a immergé et trempé son sac à
mains croyant le poser sur un socle dur. Cris. Rires. Elle s'est laissée prendre. Le gardien soupire : "ça arrive tous les jours ... mais l'exposition est un vrai succès !"


Retour par le même chemin.


 



espace-holbein 07/01/2011 17:13



Bon, les voilà :


http://image.toutlecine.com/photos/s/e/r/serenade-a-trois-1933-03-g.jpg


http://image.toutlecine.com/photos/s/e/r/serenade-a-trois-1933-09-g.jpg


Modernité et liberté (2011 devrait en prendre de la graine.)



attraper les mouches

Fumier