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2 novembre 2009 1 02 /11 /novembre /2009 07:36
DEADLINE

Lundi 2 novembre, jour de la fête des morts : l'occasion est belle, trop belle peut-être, pour évoquer cette exposition, DEADLINE, qui se tient actuellement au Musée d'art moderne de la Ville de Paris. Le propos de cette exposition est peut-être empreint de quelque morbidité et en tout cas pourra  rebuter en ce sens qu'il sera susceptible  d' être perçu comme tel. Certains  le penseront.  Il s'agit de rendre compte d'une chose essentielle, c'est la conscience de la mort -la conscience réelle de la mort- dans la pratique  d'artistes qui savent qu'ils vont mourir bientôt. La démarche est de tenter d'aller repérer, d'aller identifier ce qui dans les œuvres ultimes de ces artistes  est en relation directe avec cette annonce de leur mort prochaine. Cette connaissance donne-t-elle un nouveau visage, une nouvelle apparence, un nouveau contenu à leurs œuvres ? Dans l'urgence d'une mort attendue, la pratique s'accélère-t-elle, devient-elle différente, se radicalise-t-elle ?
   Jörg Immendorff      
       
Les raisons de cette mort annoncée sont évidemment liées à la maladie et le corps en portera, la plupart du temps, les stigmates. Le corps deviendra un fardeau, une entrave à la création et la dégénérescence un affolement total. En 1998 Jörg Immendorff apprend qu'il est atteint d'un type de sclérose particulièrement virulent qui produit une  dégénérescence progressive du système nerveux. Il continue néanmoins à travailler et s'entoure d'assistants. Dans sa  peinture filtre l'évolution de sa maladie : des corps disloqués, des réseaux internes figurant le système nerveux, des images puisées dans l'histoire de l'art renvoyant aux peurs, aux manifestations tératologiques du monde mais également aux thèmes traditionnels des danses macabres sur fond doré. Il va devoir procéder à un retrait progressif de son œuvre annonçant son retrait définitif du monde.
La peinture est puissante, débordante de vitalité ; une énergie inversement proportionnelle à l'indigence dont il est malheureusement la victime.
Cette salle, qui est la dernière que l'on visite dans l'exposition, est somptueuse.
           
 Hannah Villiger (à gauche), Willem de Kooning (à droite)
      Jörg Immendorff
   
Ce corps dégradé, attaqué par la maladie peut être directement pris comme sujet. Ce sera le cas de cette photographe suisse, Hannah Villiger (ci-dessus, à gauche), qui témoignera de l'évolution de ce corps devenu squelettique à la suite d'une forme aiguë de tuberculose. Des tissus le recouvriront partiellement ; à d'autres moment, il apparaitra de manière allusive ou fragmentaire. Les objets photographiques sont très colorés et d'un format assez imposant. Loin du misérabilisme, en somme.
   

    Robert Mapplethorpe
    Robert Mapplethorpe
   
Comme Immendorff, Robert Mapplethorpe -atteint du sida- aura recours aux figures de l'histoire de l'art. Le photographe new-yorkais, d'un classicisme extrême, fera se juxtaposer le crâne de la vanité et l'Hermès blanc, symbole de pureté des formes et d'idéal (au delà de la mort ?).
   

   Gilles Aillaud
  Chen Zhen
   
Les symboles appliqués à la représentation du passage de la vie à la mort sont particulièrement cohérents dans l'œuvre de certains artistes comme Gilles Aillaud, par exemple, qui s'est fait connaître en peignant des animaux. Les oiseaux dans un ciel vide seront les dernières toiles qu'il peindra, alors frappé d'hémiplégie. On retrouvera également ces oiseaux dans un ciel d'un grand minimalisme dans les photographies de Félix Gonzalez-Torres. Chez Chen Zhen, la représentation du corps et de sa fragilité, sous la forme d'objets précieux, est fascinante. Le recours aux symboles liés aux matériaux (verre, albâtre)  se révèle très efficace.
   

James Lee Byars, lui, va recourir à la mise en scène de sa mort annoncée dans une performance mémorable, qui visera à une esthétisation de cet épisode que nous partagerons tous. Le corps allongé de l'artiste dans un espace somptueux fait de feuilles d'or sera remplacé, à la fin de la performance, par cinq diamants correspondant aux cinq points de l'homme de Vitruve dessiné par Léonard de Vinci. Un rappel à l'histoire de l'art ainsi qu'à la figure immortelle de l'Artiste en la personne de Léonard. Une façon grandiose de conjurer la mort.

Absalon aura lui aussi recours à la performance pour laisser des traces de son passage. On pourra voir et "tester" une de ses Cellules d'habitation dans l'exposition et regarder quelques vidéos le montrant à l'œuvre dans ces espaces qu'il a construits en un temps très court.

 James Lee Byars
 
   
Les choix se sont portés sur douze artistes* disparus récemment (la disparition la plus ancienne est celle de Mapplethorpe). Impossible d'exposer tous ces parcours étant bien entendu que les œuvres présentées dans l'exposition résultent d'un choix du commissaire et que ce choix, par définition, ne peut renvoyer qu'une idée parcellaire de la complexité d'une situation extrême, celle qui consiste à faire face aux derniers instants d'une vie.
   

Néanmoins, certaines situations sont cocasses : celle de Willem de Kooning par exemple  qui, à la fin de sa vie, donna du fil à retordre aux experts. En effet, dans la dernière partie de son parcours De Kooning sembla perturbé, distrait, dispersé. Sa peinture, au contraire, plus prolifique que jamais, était pour lui le moment d'une très grande concentration. Ce comportement était paradoxal. Qu'en était-il de ses facultés mentales ? Sa conscience d'une disparition proche le travaillait-elle ? De manière évidente, une grande liberté caractérise ce moment de la création de l'artiste.
 Willem de Kooning
 
   
La question de la mort a été évacuée très progressivement de nos sociétés et ceci, sans doute, avec la disparition progressive -elle aussi- de la paysannerie. Cette situation est particulièrement flagrante en France. En effet, dans le monde rural les gens ne mouraient pas à l'hôpital mais chez eux. Les enfants connaissaient et se rappelaient les visages des défunts. Il arrivait qu'on photographiât le corps étendu dans son berceau d'une petite sœur ou d'un petit frère  mort en bas âge.
La mort a fini par nous échapper, devenir abstraite. Nous seuls, qui fréquentons régulièrement  les images ou qui en fabriquons, continuons à entretenir ce rapport si particulier (mais naturel) à la mort. Car nous savons qu'en art les sujets sont peu nombreux ; au nombre de trois, peut-être : le sexe, le sacré et la mort.
Il n'est donc pas arbitraire de s'intéresser aux œuvres qui précèdent ce moment si important pour des hommes et des femmes dont la vie a été consacrée à la fabrication d'images.
           
           
* Absalon (1964-1993), Gilles Aillaud (1928-2005), James Lee Byars (1932-1997), Willem de Kooning (1904-1997), Felix Gonzalez Torres (1957-1996), Hans Hartung (1904-1989), Jorg Immendorff (1945-2007), Martin Kippenberger (1953-1997), Robert Mapplethorpe (1946-1989) , Joan Mitchell (1926-1992), Hannah Villiger (1951-1997), Chen Zhen (1955-2000).        
           
           
PS :La dernière salle, rien que pour ça l'exposition DEADLINE est une réussite. J'ai dû y passer la moitié du temps de ma visite. Dans une prochaine vie je souhaite être un peintre allemand : Jörg IMMENDORFF, par exemple, pour avoir la chance qu'on se souvienne de moi grâce à ces quelques toiles ante-mortem. Ou bien Gerhard RICHTER, ou encore Sigmar POLKE (mais ils sont encore vivants ?), au choix, m'en fous.
           
           
           
           
visite virtuelle (choix d'œuvres)
           

DEADLINE

Musée d'Art moderne de la ville de Paris
11 avenue du Président Wilson - 75116 Paris

du 16 octobre 2009 au 10 janvier 2010.

MAMVP          
           

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