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13 août 2009 4 13 /08 /août /2009 08:13
Miroirs d'orients, Lille

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Le titre coloré de la belle affiche de l'exposition Miroirs d'Orients (bas de page) joue sur l'inversion des S de Miroirs et d'Orients, une façon qu'ont les lettres de se voir en miroir, une façon qu'ont les images de se regarder en chiens de faïence. Plus qu'une opposition, c'est un rééquilibrage au fil du temps que nous présente cette exposition du Palais des Beaux-Arts de Lille.
 L'Occident
progressivement  construit une image des Orients multiples et fantasmés, et actuellement nous assistons à un renversement du regard : les observés sont devenus observateurs. La fascination de l'Occident pour l'Orient a été une constante pour  les artistes et  a sans doute vécu son acmé au XIXe siècle avec le phénomène de l'Orientalisme. Mais l'image qu'ils en ont fixée et transmise a été ambivalente, fabriquée, multiple, et elle a su jouer de l'évolution des mentalités.
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Cette exposition a donc été montée sur la base d'impératifs historiques liés à l'effervescence de cet Orientalisme et de pratiques artistiques contemporaines qui donnent à penser sur cet Orient inventé au XIXe siècle.
Les œuvres que l'on peut y voir sont réparties ainsi :
• 49 dessins orientalistes du musée des Beaux-Arts de Lille dont certains exposés pour la 1ère fois.
• 94 photographies originales et autochromes du XIXe au XXe siècle dont certains présentés sous forme d’album.
• 63 œuvres contemporaines (5 séries de photographies et 1 vidéo).
           


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Au début du XXe siècle, l'Orient c'est à la fois la Bible, les contes et légendes, les récits de voyageurs plus ou moins célèbres,  c'est la littérature à la fois de témoignage et de fiction,  sans oublier le corpus très riche de la peinture et de la photographie. La photographie va d'ailleurs occuper un statut assez particulier tantôt en documentant la réalité, tantôt en essayant de singer la peinture, tantôt en reconstituant les fantasmes développés dans la littérature et l'imaginaire au sens large. S'il y eut, à une certaine époque un souci d'inventaire, celui-ci se transforma assez vite en petit commerce....«Félix Bonfils (6) est le premier européen à s’installer à Beyrouth, et dans ses agences on déclinera les photographies en cartes postales ». Mais les photographies, fin XIXe, sont également des documents fiables permettant aux peintres de travailler calmement. On retiendra le beau travail d'ensemble d'Émile Marquette (5, 12) généreusement représenté dans l'exposition. Des aquarelles de Marquette sont montrées à côté de leurs  "modèles photographiques",  pour certains très largement réinterprétés et ceci est d'un grand intérêt. 
           



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Il est également amusant d'aller traquer dans ces représentations de l'Orient toutes les traces d'exotisme : les poses lascives (8), les soins rapprochés accordés au corps, la présence des femmes -qui devaient être à la fois cachées mais qui sont montrées dans des attitudes très suggestives-, la moiteur, les odeurs, la somnolence, l'épaisseur du mystère, etc.
L'Orient est construit, montré comme un théâtre. Il constitue un terrain d'analyses sans limite. En 1830, c'est la conquête de l'Algérie par les Français et, par la même occasion, les réels débuts de l'Orientalisme. A travers un rendu plus général du Maghreb, on oscillera entre la vision ethnographique de Fromentin, par exemple, et la perception toute teintée de romantisme de Chassériau ou de Delacroix.
           


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La seconde partie de l'exposition (immédiatement après les fusains de François Souchon, photo 8), présente le volet contemporain. Le parti-pris muséographique fonctionne bien car le trajet du visiteur, globalement construit sur la forme d'une épingle à cheveux, voit le  parcours ici s'inverser. Nous avons parcouru un hier et nous nous dirigeons vers un aujourd'hui et le modèle de cet hier devient le sujet de cet aujourd'hui. L'appareil photographique change de mains. Une réappropriation des constructions de l'Orient  du passé s'opère, les clichés sont débusqués par des artistes d'aujourd'hui, qu'ils soient eux-mêmes originaires de cet Orient ou non.
           
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La très belle série (intitulée Ghajar -photos 10 et 11- constituée de 26 photographies) de l'artiste iranienne Shadi Ghadirian est installée sur tout un mur dans une pénombre qui donne beaucoup de force et de présence à tous ces regards fixant l'objectif. Ce travail est d'une très grande beauté plastique et d'une grande subtilité. Shadi Ghadirian fait ici un pastiche des portraits photographiques de la dynastie Ghajar iranienne du XIXe siècle : la pose, le décor peint, le voile, le dispositif, toujours le même, etc. En revanche, elle introduit des objets contemporains, des  objets de consommation issus du monde occidental et ceci de manière tantôt discrète, tantôt ostentatoire. La critique, s'il en est, va dans les deux sens évidemment : il s'agit à la fois de mettre le doigt sur le déficit criant de liberté dans son pays et à la fois de se poser des questions sur le consumérisme qui constituerait un modèle pour l'ensemble des habitants de la planète.
           
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D'autres travaux sont également très beaux comme ceux de la Japonaise Kimiko Yoshida (13, 14) qui sont des autoportraits de facture superbe où l'on voit l'artiste habillée avec les costumes traditionnels de mariées orientales (Maroc, Ouzbékistan, Palestine, Kabylie, Yémen, etc). Un panneau mural immense(13), constitué de l'ensemble de ces autoportraits est installé face aux travaux de Shadi Ghadirian. Travail d'une grande rigueur qui permet pour un sujet lui-même  issu d'un Orient de se mettre à distance en habitant les costumes à la fois rituels, précieux et historiques de cultures éloignées.
La série photographique de Yasmina Bouziane (7) est peut-être plus anecdotique mais endosse également le parti-pris de l'échange des rôles.Il s'agit pour elle de dénoncer l'ambiguïté de la photographie ethnographique en s'appropriant les objets de cette fabrication d'une image orientaliste.
Le Bain Turc revu par l'Ukrainien Anton Solomoukha (4) apporte une pierre de plus à l'édifice d'un Ingres n'ayant jamais voyagé, je crois (voir à ce titre la très belle exposition de Montauban : Ingres et les Modernes jusqu'en octobre 2009).
Et puis, il faut s'arrêter sur les magnifiques et mystérieux paysages de Kahn & Selesnick (1) faits à la fois d'images très sophistiquées et d'histoires (suivre la piste........).


Une exposition qui relève de la délectation ! Il y a beaucoup de découvertes à faire. 
Un grand nombre d'œuvres appartiennent aux collections du musée  qui possède l’un des plus beaux cabinets d’art graphique. Certaines pièces exposées actuellement comme les aquarelles d'Émile Marquette ont d'ailleurs été restaurées pour l'occasion.
Une exposition à voir.

           
           
           
           
           
Le dossier de presse ainsi que le guide de visite de l'exposition sont d'excellents documents de référence. Il est tout simplement conseillé de les lire...
           
           
photos :

1 : Kahn & Selesnick, La Cité de sel, 2001
2 : Princesse Mathilde, Une juive d'Alger, Lille, Palais des Beaux-Arts
3 :
Jules Gervais-Courtellemont, Lever de soleil sur Stamboul, 1908, autochrome.
4 : Anton Solomoukha, Le Petit Chaperon Rouge visite le Louvre, Le Bain turc n°1, Ingres, 2007
5 : Émile Marquette, Mauresque d'Alger
6 : Félix Bonfils, Une rue de constantinople
7 : Yasmina Bouziane  (USA, née en 1968), Inhabited by imaginings we did not choose
8 : François Souchon, Les Odalisques, fusains
9 : Jules-Gervais Courtellemont (1863-1931), autochromes
10 : Shadi Ghadirian (Iran, née en 1974), Série Ghajar,(1998-2001) extraits,
11 :Shadi Ghadirian (Iran, née en 1974), Série Ghajar, (1998-2001) extrait,
12 : Émile Marquette, Une rue à Biskra
13 : Kimiko Yoshida, (Japon, née en 1963) Les Mariées Intangibles, autoportraits
14 : Kimiko Yoshida, (Japon, née en 1963) Les Mariées Intangibles, autoportrait - La mariée yéménite


           
           
           

     Miroirs d'Orients,
     Palais des Beaux-Arts de Lille
,
     place de la République, 59000 Lille,

     Jusqu'au 31 août 2009





Palais des Beaux-Arts
           
           
           

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