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6 août 2009 4 06 /08 /août /2009 10:15
Theatres of the Real
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Le FotoMuseum d’Anvers,  vaste et somptueux ensemble architectural dédié à la photographie, montre actuellement  un certain nombre d’expositions temporaires.  L'une d’entre elles qui a pour objet le travail de Nick Hannes intitulé Red Journey, a été présentée ici le 3 août. Une autre est remarquable : Theatres of the Real qui est consacrée à la jeune photographie britannique. Le travail  de huit artistes est visible dans cette exposition. Je n'en évoquerai que quelques-uns même si l'ensemble  relève  réellement de l'excellence. Depuis quelques années déjà la notion de  documentaire est interrogée par les artistes et les théoriciens tant dans le domaine du cinéma que dans celui de la photographie. Le propos de cette exposition est précisément d'enrichir, d'élargir, voire de redéfinir  cette tradition de la photographie documentaire qui ne  mérite  de porter cette appellation que  du point de vue des conventions et des habitudes liées à la classification. Comment définir cette catégorie ? Les thèmes abordés ? Pour faire vite : les problèmes sociaux, par exemple, et puis les gens sur lesquels l'œil s'arrête, et les lieux.
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 Pour ce concerne ces huit artistes, les méthodes  diffèrent franchement de celles qui sont pratiquées dans le milieu des photographes documentaires.  Les styles associés au reportage documentaire traditionnel n'apparaissent pas, ou peu. Ce qui frappe c'est le lien à la mise en scène, voire aux effets de la théâtralité. La dimension fictionnelle dans les formes données à ces objets photographiques demeure extrêmement présente. Or, il s'agit bien d'une captation du réel et, bien souvent, d'un réel à caractère documentaire, si j'ose dire. D'où l'état d'interrogation permanente devant la nature de ces photographies. Christian Metz, évoquant le dispositif cinématographique,  affirmait déjà en 1977 : «Tout film est un film de fiction»*. On pourrait sans doute appliquer sans état d'âme cette formule à la photographie.
           


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La photographie reproduite en haut de cette page (1) est une œuvre de Tom Hunter. Cette image réunit les caractéristiques d'une photographie documentaire, une photographie fréquente dans les magazines de reportage. Un détail, néanmoins, fera douter de l'exactitude ou de la réalité habituellement documentaire de ce type de photographie : une prolifération d'insectes qui dans un premier temps sera apparentée à un motif du papier peint mais qui pose problème assez rapidement lorsque l'on prend conscience de l'envahissement progressif de zones de l'appartement comprenant le canapé, les rideaux et plus problématiquement encore, les reproductions accrochées au mur. Le lieu est pourtant moins dérangeant que ceux qui sont montrés, par exemple, chez un autre photographe britannique, Richard Billigham qui, pour ce qui concerne sa pratique la plus connue, décrit une réalité parfaitement existante.
Tom Hunter, dans sa série Living in Hell, reconstruit des situations de catastrophes sociales sur la base de titres de journaux locaux. L'extravagance apparente de certaines composantes de ses photographies fonctionne comme un écho à l'interprétation et à la qualification des actes décrits par ces journaux, sûrement avides de créer des sensations.
Hunter documente ici une réalité à sa façon et son témoignage fait de reconstitutions n'est pas moins efficace qu'une photo de presse traditionnelle. Son apport artistique donne au contraire un excédent de valeur à ces situations à la fois ordinaires et qui s'extraient néanmoins du quotidien. 
           



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Danny Treacy (2, 5, 6, 7) aborde la question par une autre voie. Ce sont de grands autoportraits sur fond noir où l'on voit l'artiste habillé dans de vieux vêtements qu'il a trouvé et ensuite assemblés. L'extraction d'oripaux prélevés dans les rebuts d'une société à la dérive documente à sa manière un quotidien vécu par une frange importante du monde et ceci produit des figures souvent inquiétantes et sinistres visant à rendre compte du désastre. Plastiquement, nous avons affaire à des "tableaux" extrêmement soignés, extrêmement rigoureux, d'une très grande force et d'une très grande beauté. Peut-être que l'efficacité artistique réside en partie dans cet écart constitué d'une part par la pauvreté des matériaux convoqués et d'autre part par l'excellence de l'objet que l'on a devant les yeux.
           


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 Une autre démarche est celle mise en œuvre par Clare Strand (8, 9).Les photographies sont des portraits en pied traités en noir et blanc. Les figures sont statiques et posent devant des décors peints à la manière des tableaux photographiques du XIXe siècle. Les tirages sont évidemment d'excellente facture. La série s'appelle Gone Astray qui est un titre emprunté à une histoire de Charles Dickens. Cette histoire parle d'un enfant qui se perd dans la ville de Londres. Les personnages sont des constructions très codées socialement (de petits détails comme un pansement sur un doigt ou un bas filé- photo 9-  contribuent à forger une identité renvoyant à des activités dans lesquelles le corps est impliqué, donc à une vie sociale). Il faut également rappeler que les rapports de classes sont très présents dans les représentations au sein des pratiques artistiques britanniques comme la photographie, par exemple.  Cette approche particulière du documentaire va réactiver la dimension historique intimement liée à une ville, voire à la tradition d'un pays.
           



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Les photographies de Nigel Shafran (10, 11, 12 ) sont d'une facture plus conventionnelle lorsqu'on envisage de les inscrire dans la tradition du documentaire. Les sujets qu'il met en scène reposent sur le quotidien, le vernaculaire, le monde domestique, un monde que nous côtoyons tous sans véritablement en prendre conscience. L'artiste produit des écarts très subtils que nous devinons, par exemple, dans cette série intitulée Supermarkets  Portraits qui consiste à montrer des gens qui sont employés dans les supermarchés. Nous nous trouvons en face de véritables tableaux baignés d'une très belle lumière où l'espace semble ouvert et où les poses sont calculées, pensées avec soin. Les constructions sont d'un grand équilibre et les expressions rappellent les portraits de la peinture traditionnelle. La théâtralité organisée par cet artiste semble conférer une extrême dignité à ces figures du quotidien.
           



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Sarah Pickering montre dans ses photographies des quartiers vidés de leurs habitants, des lieux d'une extrême banalité. Aucune vie. Nous pourrions reconnaître dans ces photos les décors de banlieues grises et tristes. Une façon traditionnelle de documenter une réalité sans éclat. En fait, ces décors sont de pures constructions factices utilisées par la police pour s'entraîner à des situations d'émeutes, de guérilla ou de révoltes urbaines.
Cette "copie du réel" en trois dimensions semble déjà être une façon de donner dans le documentaire puisque les reconstitutions de la police sont des répliques fidèles de  situations urbaines existantes.
Sarah Pickering fait fonctionner sa série comme une sorte de mise en abîme de la notion de documentaire.

Ces différentes façons d'aborder la notion de documentaire qui font souvent osciller les choses entre faits avérés, prélevés directement au quotidien et fiction, sont très fécondes dans le sens d'une réflexion sur les catégories ainsi que sur les pratiques artistiques au sein de ces mêmes catégories. Ces artistes sont généralement très talentueux et c'est un plaisir réel de rencontrer leur travail.
           
           
photographies :
1.
Tom Hunter
2. Dany Treacy

3.
l'exposition, photo personnelle.
4.
l'exposition, photo personnelle.
5.
Dany Treacy
6. Dany Treacy
7.
Dany Treacy
8. Clare Strand.
9.
Clare Strand
10. Nigel Shafran
11.
Nigel Shafran
12. Nigel Shafran
13.
Sarah Pickering.
14.
Sarah Pickering
15. Sarah Pickering
16. Nigel Shafran




 16    
           
* Christian METZ,  Le Signifiant imaginaire. Psychanalyse et cinéma, UGE, coll 10/18, 1977
           
           
           

Theatres of the Real

Photographie britannique contemporaine :
Sarah Dobai - Annabel Elgar - Tom Hunter - Sarah Pickering - Nigel Shafran -Clare Strand - Mitra Tabrizian - Dany Treacy

Musée de la photographie
FotoMuseum Provincie Antwerpen
Waalsekaai 47, 2000 Anvers

19 juin 09 - 13 septembre 09


FotoMuseum
           
           
           
           

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