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24 juillet 2009 5 24 /07 /juillet /2009 12:07
Planète PARR, Jeu de Paume
Martin Parr est connu pour être photographe mais c'est également, et peut-être avant tout,  un collectionneur : «Je considère que ma démarche de photographe est une forme de collection, déclare-t-il, je voyage à travers le monde en quête de sens».
 Et cette exposition du Jeu de Paume nous donne l'occasion de voir un certain nombre de pièces extraites de ces collections qu'il constitue depuis des années. Tout d'abord une très belle collection de livres consacrés à la photographie. Des livres achetés dans le monde entier et notamment au Japon . Et puis des tirages photographiques d'artistes britanniques  de l'univers du documentaire mais également d'autres, connus ou inconnus, du monde entier. Un ensemble très cohérent dans les choix  qui montre clairement la constitution d'un monde personnel, éclaire sur les influences et justifie déjà pleinement le titre de l'exposition : Planète Parr (Chris Killip, Friedlander, Robert Frank,  Winogrand, William Eggleston, etc. La photographie japonaise est aussi très bien représentée (Rinko Kawauchi, Koshiyuki, etc.)

Et puis, évidemment, les objets sont présents dans les collections. Des objets souvent caractérisés par leur côté kitsch et éphémère, célébrant ou au contraire stigmatisant des personnalités politiques comme Saddam Hussein ou Margaret Thatcher  par exemple. Ou bien des objets simplement décorés d'images, de photographies ou de représentations populaires comme ces plateaux qui s'étalent sur un des murs de l'escalier qui mène d'un niveau d'exposition à l'autre. L'extravagance de ce quotidien d'objets familiers estampillés de figures célèbres produit du sens qui s'amplifie encore dans l'accumulation liée au phénomène de la collection.
Tous ces objets l'intéressent, il le dit, et  cet ensemble forme une sorte de sédiment de ce monde constitué de petites vanités dont on va trouver directement ou indirectement  des traces dans les photographies de l'auteur.
Ces pièces sont globalement sans valeur, mais  en se constituant en tant qu'objets de collections et en s'exposant, produisent un effet comique et dévastateur. La sélection du regard, l'extraction du lot commun puis le classement : les boring poscards (cartes postales spécialement choisies et rassemblées pour le vide et l'ennui qu'elles sécrètent) en sont un exemple fameux.
Lorsque l'on progresse dans l'exposition, à l'étage supérieur, juste après ces vitrines d'objets, nous découvrons les travaux récents de l'artiste. Et notamment le projet intitulé "Luxury". Martin Parr explique que la photographie traditionnelle a pris pour habitude de se pencher sur la pauvreté à des fins altruistes tout en rappelant qu'«en Angleterre, nous avons une conscience aigüe des classes». Il a donc décidé de s'intéresser, à l'opposé, aux manifestations et aux signes de la richesse. Le genre humain l'intéresse  autant qu'à l'époque où il photographiait sur les plages pauvres et dans les supermarchés et il va se pencher, à nouveau, sur ce qu'il nomme "la vulnérabilité".

"Luxury" est un ensemble constitué d'une série de photographies qui présentent une espèce de catalogue plein d'humour des gens fortunés à travers le monde : Martin Parr a épinglé les "riches" durant ces cinq dernières années. Et plus qu'un simple échantillonnage des riches, il s'agit de montrer la manière dont ces gens mettent en scène leur richesse. Le panorama est assez complet : France, Grande Bretagne, États-Unis, Émirats, Russie, etc. Les lieux d'"exposition" de cette richesse sont évidemment tout à fait symptomatiques : présentations de mode, courses de chevaux, événements artistiques, etc.
Cette série est très drôle et l'on y retrouve le style résolument marqué et repérable de Martin Parr : plans souvent serrés, couleurs vives, coups de flash, premiers plans détaillés, décors souvent délirants, objets insolites, gestes ou expressions décalés, situation cocasses ou détail qui tue...  Ces situations excédant le problème des classes sociales, montrant la fragilité de l'individu, exhibant sa vulnérabilité. L'œil du photographe est vif, aux aguets. Il isole des situations banales comme on en connaît tous. Le tout avec beaucoup d'humour. «J'apporte mes qualités d'Anglais, dira Martin Parr . Nous croyons en l'insinuation, en l'ironie et je crois en l'expression de l'ambiguïté à travers la photographie».

Une sorte de polémique s'est développée autour du travail récent du photographe. On l'a accusé de cynisme. André Rouillé dans une chronique du 9 juillet 2009, sur Paris-art, accuse Martin Parr d'être omniprésent et, plus grave, en l'opposant à la figure de Robert Doisneau lui reproche d'occuper une posture antihumaniste, à l'opposé d'un Doisneau chez qui «la pauvreté pouvait aussi être joyeuse» (sic). Cette attaque manque de discernement et pour tout dire se révèle hargneuse et imbécile. En effet, on ne voit absolument pas, fondamentalement, ce qui peut faire sens dans ce rapprochement et cette opposition entre les deux photographes qui ne sont ni de la même génération ni de la même origine tant sociale que géographique et culturelle. Les intentions n'ont rien de commun. Le contexte tant historique que sociologique non plus. Les reproches qui sont faits à Martin Parr sont assez malhonnêtes : Rouillé prétend par exemple que l'omniprésence de Parr «contribuerait à occulter d'autres talents, d'autres visions du monde» ; l'exposition actuelle montre le contraire, étant donné la présentation que fait Martin Parr d'œuvres d'artistes photographes anglais et étrangers. Il annonce d'ailleurs dans la vidéo du Jeu de Paume qu'il est à la recherche de talents pour la Biennale de Brighton de 2010 dont il sera le commissaire.
Là où Rouillé voit mépris et laideur, je reconnais pour ma part la trace d'une véritable œuvre artistique. C'est un peu comme si l'on disait que Dürer a produit de la  laideur lorsque l'on a devant les yeux le portrait qu'il fit de sa mère, mutatis mutandis.
Les enjeux de ce déchaînement me semblent obscurs. Lorsque Martin Parr relevait les travers des classes moyennes ou défavorisées, cela pouvait être envisagé sans trop de difficulté par les décideurs et les influents du monde de l'art et de la  photographie contemporaine  mais à partir du moment où il met en œuvre une opération similaire en direction des classes dominantes, les curateurs, ceux qui fréquentent et font du négoce au sein du milieu artistique ont toutes les chances de se sentir visés ou stigmatisés dans leurs faiblesses, leurs travers, voire leur médiocrité. La mise en cause est sévère : Martin Parr leur tend un miroir.
Ce travail qu'il vient de produire et qui nous est livré au Jeu de Paume, "Luxury", «c'est une sorte d'épitaphe pour une période sur le point de s'achever faite de croissance excessive, de façade, d'ostentation», nous dit Martin Parr.
Il rajoute : «Une partie de mon travail présenté ici contient un aspect politique».
La caste de ceux qui défendent «la pauvreté qui pouvait être joyeuse» ne s'y est pas trompée.
           
           
           
           
           
           
           
photo 1 : Martin Parr - Russia. Moscow. Fashion Week- 2004. De la série Luxury. © Martin Parr, Magnum Photos / Kamel Mennour
photo 2 : dans l'exposition, les vitrines d'objets
photo 3 : Martin Parr - United Arab Emirates. Dubai. DIFC Gulf Art Fair- 2007. De la série Luxury. © Martin Parr, Magnum Photos / Kamel Mennour

           
           

Planète Parr

La collection de Martin Parr

du 30 juin au 27 septembre 2009
Musée du Jeu de Paume
1, place de la Concorde

75008 Paris
           
           

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