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5 juin 2009 5 05 /06 /juin /2009 07:09
Spy numbers, Palais de Tokyo

Sur tout un mur de la grande salle d'exposition sont alignées des photographies assez singulières. Il s'agit d'une série intitulée Living photographs réalisée par Arthur Moles et John Thomas dans les années 1920. Ces photos de taille standard montrent des représentations de portraits de grands hommes américains ou bien encore d'emblèmes patriotiques -comme la statue de la liberté ou le drapeau- qui ont la particularité d'être composés à l'aide d'individus réels, disposés côte à côte, vêtus de manière claire ou foncée, et posant selon un schéma très précis reproduisant la figure ou l'élément à représenter. Et ceci à grande échelle, évidemment ; Amérique oblige...
Ces images sont spectaculaires et invitent immédiatement à penser au dispositif extrêmement lourd, long et complexe imaginé puis réalisé (évidemment sans trucage) par les deux photographes. La dimension performative de cette entreprise est là pour forcer le respect.
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Mais quand on se met à réfléchir à la nature et à l'intérêt de ces objets photographiques les questions se bousculent : qui sont ces photographes qui sont capables, à l'époque, de mobiliser autant d'énergie et de potentiel humain pour un résultat qui peut paraître un peu dérisoire ou anecdotique ? Étant donné les moyens de l'époque, comment s'y sont-ils pris pour réaliser ces images aussi précises ? Comment ont-ils  fait pour convaincre les autorités de l'importance de leur démarche ? Et, bien sûr, quelle est la signification, quelle est la vocation  et, plus prosaiquement, quelles sont les fonctions d'une telle série d'images ?
           



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Arthur Moles (1889-1983) : photographe. Son acolyte, John Thomas, était un ancien directeur d'un chœur d'église. Ces deux hommes ont sillonné les États-Unis pour photographier des regroupements de soldats organisés méticuleusement et dirigés, à l'aide de mégaphones, du haut de grandes tours qu'ils faisaient construire pour ces prises de vue... Ces photographies furent réalisées pendant la première guerre mondiale et l'on imagine qu'elles durent servir à soutenir l'effort de guerre, à conforter, voire à convaincre, les troupes ainsi que la population. Il s'agit donc de photographies de propagande produites par un couple idéal : un technicien-photographe au sommet de sa pratique et un organisateur -chrétien- de foules qui chantent à l'unisson.
           
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L'image qui est renvoyée de l'Amérique montre un pays constitué d'individus singuliers (il est possible de les distinguer un par un dans les premiers rangs),  pour ne pas dire individualistes, mais aussi une collectivité soudée, unie, sans faille, d'une rigueur impressionnante, exhibant artistiquement les signes de son patriotisme, de sa force, de sa puissance.
Les portraits (comme celui de Woodrow Wilson, image 1) ne sont pas tant des portraits que les symboles d'une puissance qui affirme sa force.
Cette notion d'individualisme (en liaison à la liberté de chacun) si chère aux États-Unis est de fait mise en péril par la constitution et la divulgation de ces objets photographiques de propagande car l'individu se trouve totalement assujeti à l'ordre symbolique. Le caractère fascisant d'une telle organisation relève de l'évidence. D'autres nations dans un passé plus proche ont excellé dans ce registre des mouvements de foules organisés et esthétisés. Les dictatures d'obédience stalinienne ou communistes (voir l'ancienne URSS ou bien encore la Corée du Nord) sont devenues des modèles du genre. Pour prolonger la réflexion, il faudrait d'ailleurs s'intéresser à ces pratiques d'esthétisation des foules dans le registre des parades sportives ou des Jeux Olympiques.


Notre jugement critique le plus sévère doit avoir pour objet cette  esthétisation des foules en relation à l'esthétisation de la guerre. Il s'agit de bien savoir identifier la nature des objets qui nous sont proposés. En l'occurence, ici, ces photographies idéologiquement marquées sont montrées dans le contexte d'une exposition non historique mais artistique à côté d'autres pièces purement créatives. Cette exposition, Spy Numbers,  qui présente des œuvres  et des démarches très intéressantes, aura un défaut, ce sera celui d'organiser la confusion. Les liens qui sont censés exister entre les œuvres  montrées, les personnalités artistiques sont très distendus pour ne pas dire opaques dans certains cas.
Le parti pris était certes annoncé («...expérimenter des formes d'art qui échappent à toutes velléités d'interprétation») mais les nébulosités engendrées par les croyances, les phénomènes non expliqués, les calculs bien trop savants, les phénomènes acoustiques imperceptibles, les nombres mystérieux (etc.) doivent nous inciter à la vigilance.



           



           
           
illustrations :

1. Mole & Thomas,
Living Portrait of Woodrow Wilson, 1918
2. Mole & Thomas, The Human U.S. Shield, 1918
3. Mole & Thomas, Human Statue of Liberty , c., 1918
4. Mole & Thomas, The Human Liberty Bell, 1918
5. Mole & Thomas, The Human American Eagle, 1918
6. Mole & Thomas, Machine Gun Insignia – Machine Gun Training Center, 1918



           
           
           
           
           

SPY NUMBER

Palais de Tokyo
13 avenue du président Wilson 75116, Paris
28 mai-30 août 2009
           
           
           
           

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