Mardi 5 mai 2009 2 05 /05 /Mai /2009 09:51
La Force de l'art-2009

La Force de l'art est une triennale qui a décidé de mettre une logistique énorme à son service. Aucun effort de communication et de publicité n'a été épargné au public potentiel. La forme a été ressérée : trois commissaires (Didier Ottinger, Jean-Louis Froment, et Jean-Yves Jouannais) au lieu de quinze ; la mise en scène a, cette fois-ci, été pensée : la Géologie Blanche imaginée par Philippe Rahm et conçue pour accueillir les œuvres de tous ces artistes ; la médiation culturelle, sur le terrain, a pris une tournure très particulière : celle, assez offensive, de bataillons entrainés à aller vers un public à priori désorienté et novice. Ces formes générales qui président à une entreprise de cette ampleur doivent nous amener à réfléchir sur les enjeux et les intentions d'un tel projet. Il y a trois ans la Force de l'art avait pour mission de répondre à la pression anglo-saxonne en matière de prééminence de l'art contemporain. La France devait trouver sa place, exister. Cette intention est-elle toujours d'actualité ?
   
Vraisemblablement : le positionnement des artistes français sur l'échiquier du monde contemporain ne semble guère avoir évolué. La Force de l'art a toujours vocation à occuper une place, à prendre position sur le terrain. Cela se joue évidemment en terme d'image mais également en terme d'argent. Mais cette fonction qu'elle prend en charge débouche sur un phénomène très singulier : la forme particulièrement architecturée, volontariste et puissante du point de vue logistique de cette manifestation est inversement proportionnelle à la qualité des œuvres qu'elle présente. Comme si la relative légèreté d'un contenu, voire sa faiblesse -dans certains cas-, devait trouver une compensation dans la construction extrêmement élaborée d'une vitrine ou d'une entreprise soucieuse  de la plus grande efficacité.
   

   
Les symptômes de cette dérive sont repérables dès le moment où l'on franchit les portes de cette hyper-exposition : une cohorte de «médiateurs culturels» (nous devrions dire «médiatrices» puisqu'il s'agit essentiellement de filles) sillonnent l'espace en tous sens. Elles ont mission d'aller vers le public, si bien que rester  silencieux plus de cinq minutes devant une œuvre devient un exploit car ceci est immédiatement interprété comme une attitude d'incompréhension (de rejet ?) et immédiatement une de ces jeunes filles au T-shit noir se propose de vous fournir son explication. L'intention est sans doute louable et l'on sent ces jeunes gens briefés, entrainés à des assauts répétés afin que nulle zone d'ombre ne subsiste. Néanmoins, ces petits incidents renouvelés ont fait naître chez moi une interrogation : lorsque l'on parle de «médiateur», lorsque l'on nomme un «médiateur», il est généralement question de remédier à une situation de conflit. La présence d'un «médiateur», suppose l'existence de deux parties antagonistes qui s'affrontent. Ici les «médiateurs», sont nombreux, quasiment représentés de manière inflationniste. Ceci tendrait à prouver ou à légitimer l'idée qu'entre le public et l'art (contemporain) toute discussion est rompue, que les choses ont atteint un point tel qu'on ait besoin d'intermédiaires (neutres ?) pour rétablir un échange. Le constat est dur. Ceci, en tout cas, ne serait-il pas un aveu d'échec?
   



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Quelle serait donc la meilleure façon de trouver une solution afin de remédier à cet échec ? Ne serait-ce pas, tout naturellement, de produire des œuvres de qualité, des œuvres d'art qui soient identifiées comme telles, des œuvres qui condenseraient une forte capacité à la fois à «être» et à aller vers les autres (sans la nécessité de recourir à des «médiateurs»)?
Et là, malheureusement, dans ce second millésime de la Force de l'art, nous sommes au regret de constater qu'un certain nombre de ces œuvres ne remplissent pas ce contrat.  Elles sont nombreuses. Et il faudra en passer par quelques exemples.
A titre exemplaire les sacs vides de Kader Attia (photo 1). Quelle que soit la qualité de cet artiste, il est profondément malheureux qu'il se prête à une telle démonstration d'incompréhension. Une fois que le «médiateur» aura expliqué au néophyte que Kader Attia met en scène l'idée du vide, ceci aura-t-il été suffisant pour que le visiteur soit pénétré et convaincu de l'essence artistique de ces objets ? Non, bien sûr, à moins que ce visiteur soit particulièrement docile. Que manque-t-il donc à ces objets pour en faire des «œuvres» ? Le matériau de base est un sac de plastique. Il faut que l'artiste procède à un déplacement : la nature de cet objet, le lieu de sa présentation, son mode de présentation, son échelle, etc. Le "grand vide existentiel" évoqué à juste titre par Kader Attia (concernant cette œuvre), il faut qu'il trouve des moyens plastiques forts, efficaces, pour le transmettre, pour tenter de le faire partager aux gens qui seront face à ses œuvres. Les «médiateurs» ne seront ici d'aucun secours. C'est la qualité des moyens plastiques convoqués et utilisés pour la fabrication de cette pièce qui seront les garants de l'efficacité artistique de l'œuvre.
L'œuvre suivante (photo 2), réalisée par Dewar & Gicquel,  présente d'autres types de carences. La poésie de Lewis Caroll évoquée par le «médiateur» ne  sera pas suffisante pour restituer la dimension artistique de cette fabrication composite. Sa position isolée et perdue au sein d'un complexe d'installations dont certaines gigantesques (comme celle de Wang Du, juste derrière) ne risque pas de lui accorder le poids symbolique dont elle a un impérieux besoin pour exister.
Enfin (pour en citer une dernière parmi tant d'autres), l'œuvre de Virginie Yassef (photo 3) qui montre une reconstitution à l'échelle 1 (sur fond vert) des traces de griffes laissées par un animal préhistorique. L'échelle est intéressante par rapport au lieu d'exposition mais, encore une fois, l'énonciation de l'intention suffit-elle à renvoyer la dimension de l'artistique ? A l'heure où tant d'amateurs font passer la juste perception de
l'œuvre d'art par l'émotion, les machines et décors hollywoodiens  ne se révèlent-ils pas plus efficaces dans le partage des sensations (artistiques ?) avec le grand public ?

Les artistes sont évidemment responsables de cette situation mais les réseaux, en tout genre (qui sont en partie créateurs et pourvoyeurs d'artistes), le sont aussi (qu'il s'agisse des marchands, des institutions culturelles, et gouvernementales, sans doute d'une large frange de la presse spécialisée, etc.)

 

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J'avais écrit dans le premier post sur cette manifestation  : « C'est la pièce d'Anita Molinero -Sans titre, 2005- qui a retenu mon attention sous la nef du Grand Palais. Sans doute prioritairement. Á la fois légère et puissante, réservée et convulsive.»

P
our ce qui concerne la méthode utilisée pour aborder le contenu d'une telle exposition, j'ai tenté une approche différente consistant à évoquer isolément certaines œuvres dans un premier temps. L'exercice qui consiste à faire l'énumération scrupuleuse des pièces présentées dans une manifestation artistique comme celle-ci n'est finalement pas très satisfaisante et, pour le dire franchement, d'une assez grande pauvreté intellectuelle car tout ce qui est évoqué par énumération l'est superficiellement et tout y est mis sur un même plan ; ce qui a tendance à produire une vision de catalogue qui n'aide pas à repérer ce qui fait ce que l'on appelle (d'un très vilain mot) l'artisticité d'une œuvre, ou plus probablement,   «l'artistique» dans l'œuvre. Il s'agit d'isoler, de conférer de la singularité à l'œuvre, de l'extraire du lot commun. Ce qui relève de l'artistique et de l'héritage lié au sacré, pour qu'une œuvre existe, se révèle et ait toutes les chances de "se lever", doit vraisemblablement passer également par là.
 
           
 
4 : vue d'ensemble
5 : Sylvain Grout et Yann Mazéas
6 : Damien Deroubaix

   
     
           
La Force de l'art 02  :
c'est une manifestation triennale, organisée à l’initiative du Ministère de la Culture et de la Communication. LA FORCE DE L’ART a pour ambition d’offrir une scène à la création contemporaine en France et aux artistes qui l’animent, dans la diversité de leurs origines et de leurs choix esthétiques. Deuxième édition de cette manifestation, LA FORCE DE L’ART 02 se déploiera à partir de la nef du Grand Palais à Paris, du 24 avril au 1er juin 2009.

 
 
LA FORCE DE L'ART 02
     
           
           
           
           
           

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