Samedi 10 juin 2006 6 10 /06 /Juin /2006 07:00
Paul Cézanne et les pommes.

Gustave Geffroy, critique qui admirait Cézanne rapporte : "Ce que j'aimais surtout en lui, c'étaient ses enthousiasmes : avec une pomme, proclamait-il, je veux étonner Paris."*



Pierre-Paul Rubens, Le Jugement de Pâris, 1636, National Gallery, Londres.
Paul Cézanne, Le Berger amoureux, intitulé à tort Le Jugement de Pâris, 1883-1885

Le Jugement de Pâris


Michel Butor commente Cézanne **

Cézanne a peint au début des années 1880 un Jugement de Pâris (illustration en haut à droite) malheureusement volé pendant la dernière guerre chez Bernheim jeune, et dont on a perdu la trace. On connaît aussi des dessins sur ce thème.

Aux noces de Thétis et Pélée, la discorde avait jeté dans la salle du festin une pomme accompagnée de l'inscription "à la plus belle". Junon, Vénus et Minerve se disputant à qui la méritait, Jupiter les fit conduire sur le mont Ida où Pâris, le prince berger déciderait. C'est à Vénus qu'il en fit don, ce qui est une des origines de la guerre de Troie.

Cette scène du don électif a été mainte fois représentée, avant Cézanne, par des peintres du XVIIème siècle (ex : Rubens, en haut à gauche).

Si l'on supprime le berger, on obtient le thème des baigneuses. Dans l'atelier la scène se reconstitue: la pomme dans une nature morte, les déesses auprès de leur miroir d'eau, le regardeur ou jugeur, non seulement dans tel ou tel baigneur, mais dans les autoportraits.

La pomme est ce que désirent les femmes, le prix de la beauté, le don par excellence, mais aussi le germe de la destruction. Il faudrait donc réussir à l'offrir à toutes ensemble, que ce soit un gage d'harmonie, non de dissension, une pomme qui soit à l'abri et nous mette à l'abri de la corruption.

Michel Butor**

Meyer Shapiro, dans le texte qu’il consacre à Cézanne dans l’ouvrage Style, artiste et société, va tenter de donner une signification aux natures mortes de Cézanne en introduisant ce tableau au tout début de son essai. Il signale que la première impression qu’il a gardée de cette scène a été qu’il s’agissait d’un sujet pastoral de fantaisie : un berger offre des fruits à une jeune fille timide dont il est amoureux. Ceci faisait sans doute référence à un texte de la poésie latine dont le peintre se nourrissait.

Il est impossible, aujourd’hui, de reconstituer l’origine du berger amoureux et sa motivation affective. On peut supposer qu’au début ou au milieu de la décennie 1880-1890, où l’on situe généralement le tableau, Cézanne, en peignant une nature morte, se rappela, grâce à la lecture des poétes latins, que l’on pouvait, en ces temps anciens où il n’était pas interdit aux mortels de contempler une déesse nue, se faire aimer d’une jeune fille en lui offrant des pommes.

Style, artiste et société, Editions Gallimard, 1982, p 177, Meyer Shapiro

La place centrale accordée aux pommes dans un thème d'amour invite à s'interroger sur l'origine affective de sa prédilection pour les pommes dans sa peinture.
poursuit Meyer Shapiro.

L'association que l'on observe ici des fruits et de la nudité ne nous permet-elle pas d'interpréter l'intérêt habituel de Cézanne pour la nature morte et, de toute évidence, pour les pommes, comme le "déplacement" (au sens psychanalytique) d'une préoccupation érotique ?
Meyer Shapiro, p178

Cézanne était en effet un individu timide et profondément refoulé. Sa lecture de la poésie latine puis sa transcription pouvaient être le moyen d'exprimer ses désirs frustrés.
Il avait en outre une grande admiration pour le travail de Manet dont Le Déjeuner sur l'herbe constitua pour lui une image de rêve à laquelle il pouvait donner la forme de ses propres désirs. Cette influence de Manet fit qu'il s'autorisa des peintures comme Une Moderne Olympia dans laquelle la dimension sexuelle est directement abordée. Shapiro fait remarquer la présence régulière des natures mortes dans les scènes de débauche.

Il semble, au moins intuitivement, que Cézanne ait eu conscience du rapport entre les pommes et les nus dans ce tableau Le Jugement de Pâris, compte tenu de la présence, de la cohabitation ou de la substitution de l'un par l'autre de ces deux éléments dans de nombreux tableaux qui vont suivre.
Alors, lorsque le peintre déclare au critique Gustave Geffroy qu'il voulait étonner Paris avec une pomme, ne faut-il y voir qu'un simple calembour ?

La reproduction de la toile disparue Le Berger amoureux, intitulé à tort Le Jugement de Pâris,de Paul Cézanne, est extraite du livre de Meyer Shapiro, p 173.

La reproduction de la toile Le Jugement de Pâris, de Pierre-Paul Rubens ,de la National Gallery, de Londres est empruntée au site wikipedia.
* Gustave Geffroy, Claude Monet, Paris, 1922, p 106
** http://www.imageimaginaire.com/critiques/butor-cezanne/butor-cezanne-frame.htm

Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Par holbein
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