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22 octobre 2008 3 22 /10 /octobre /2008 07:44
Masques. De Carpeaux à Picasso. Musée d'Orsay
«C'est une grimace unique et définitive, disait Bergson de l'expression comique d'un visage. On dirait que toute la vie morale de la personne a cristallisé dans ce système. Automatisme, raideur, pli contracté et gardé...» On pourrait donner du masque cette définition.
Une très belle exposition vient d'ouvrir ses portes  au Musée d'Orsay : Masques. De Carpeaux à Picasso. On y voit une centaine de masques réalisés entre les années 1860 et 1910, des peintures, des photographies et sculptures.
Le masque est loin d'être un objet neutre. Double du visage, il révèle et cache à la fois et est souvent doté d'une inquiétante étrangeté.
 
Cette exposition explore les différentes manifestations de cet accessoire depuis le masque  de carnaval jusqu'au masque mortuaire en passant par le masque de théâtre et le masque-œuvre d'art à part entière et son utilisation technique au sein des ateliers de sculpteurs. Le parcours propose de suivre le développement des codes et l'émancipation d'un genre.

Dans l'atelier  du sculpteur ou du peintre le masque joue un rôle de premier plan. On peut admirer de belles pièces de Rodin  et l'on comprend bien son travail sur la fragmentation en parcourant certaines vitrines de l'exposition. Pour lui, le masque est un outil, une étape. Mais de nombreuses œuvres d'un autre sculpteur moins célèbre, Jean Carriès (1855-1894) sont présentées, dans une cellule spécialement consacrée à cet artiste, comme cet Homme au nez cassé (ci-contre), qui montrent l'acharnement d'un sculpteur dans l'utilisation et la recherche poussée de cet accessoire qu'est le masque. Son visage lui a servi mais il s'en est détaché, a caricaturé les formes et les expressions, jouant sur différentes techniques et différents matériaux comme le grés émaillé, par exemple.
L'engagement de l'artiste fit qu'il y laissa sa vie : Carriès, de santé fragile, prit froid au sortir d'un four, et, mal soigné, mourut en juillet 1894.
La mort est évidemment la grande associée, la partenaire majeure du masque. Un certain nombre de masques mortuaires comme celui du peintre Géricault sont présentés. Le masque de la mort peut également être extrêmement séduisant et incarner l'amour impossible, confiner au mythe, comme dans la belle histoire de l'Inconnue de la Seine:

Ce masque (à droite) est le produit d'un simple fait divers : une « inconnue » est  retrouvée noyée vers 1880 dans la Seine. Le visage de la très jeune fille était si beau, si calme et serein qu'un  assistant du médecin légiste en fit faire un moulage. Et ce moulage eut tant de succès qu'on le fit reproduire en un grand nombre d'exemplaires. Les artistes parisiens façonnèrent une sorte de mythe.  Camus, Supervielle et Blanchot ont figuré parmi les innombrables propriétaires d'un de ces moulages. Ils inspirèrent Rilke en 1910 dans les Cahiers de Malte Laurids Brigge, Nabokov pour un poème daté de 1934. Aragon fut imprégné de cette histoire lorsqu'il écrivit son roman Aurélien. À la dernière page de l'épilogue, alors que Bérénice vient d'être touchée par des balles allemandes (on est en 1940) dans les bras d'Aurélien, le mythe revient clore le texte :
«La main valide d'Aurélien lui redressa le visage. Elle avait les yeux à demi fermés, un sourire, le sourire de l'Inconnue de la Seine… les balles l'avaient traversée comme un grand sautoir de meurtre».(références)
 
           






           
On constatera au fil de cette visite que la femme aura joué un rôle non négligeable en tant qu'individu ou élément associé au masque. Les symbolistes en ont fait grand usage, à l'instar de Max Klinger et de cette effigie (ci-dessus) intitulée "La Nouvelle Salomé", tout à fait impressionnante (1857).
La femme, dans l'imaginaire artistique, c'est souvent, au XIXe siècle, celle qui séduit et dévore ou bien, comme ici, figure de l'épouvante, celle qui pétrifie celui qui a regardé : le Bouclier avec Visage de Méduse d'Arnold Böcklin (ci-dessous). Masque inquiétant et fascinant de papier maché sorti des ténèbres.
Dans la dernière salle, les masques également inquiétants d'Emil Nolde, bouches ouvertes et dents menaçantes nous fixent comme une préfiguration d'un avenir apocalyptique (ci-dessous, à droite).
           

 
           
Il serait bien trop long de décliner toutes les formes et toutes les utilisations du masque. Contentons-nous d'en montrer quelques unes. L'exposition occupe quatre salles (67, 68, 69 et 70). L'essentiel, sans doute, relève de la métamorphose qu'il fait subir à celui qui le porte. Mais tous les masques ne sont pas faits pour être portés. Et puis d'autres sont intégrés à des œuvres et endossent souvent une valeur symbolique (2/3, 6).  Il existe une catégorie de masques qui servent à la décoration, à être intégrés à l'architecture, à l'ornement (5). Les masques mortuaires (1) relèvent d'une catégorie que l'on pourrait appeler utilitaire (se souvenir, être utilisés dans le but de créer des œuvres dans lesquelles figurent des individus -connus ou non- reproduits le plus fidèlement possible). Mais les choses sont évidemment bien plus complexes. Tout comme le rôle de ces masques extra-européens. Le petit masque japonais ci-dessous (4) a appartenu à Rodin. Les troubles de l'histoire japonaise ont fait qu'un certain nombre de ces masques sont arrivés, entre 1875 et 1900,  sur le marché français qui s'est entiché de ces pièces exotiques. La demande étant trop forte, il fallut en fabriquer des répliques. Le statut et l'utilisation de tels objets posent problème : le rôle religieux ou prophylactique de ces masques japonais se vidait de toute signification (notamment pour ce qui est des répliques) au profit d'une utilisation purement décorative.   
           


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Picasso disait : «Les masques, ils n'étaient pas des sculptures comme les autres. Pas du tout. Ils étaient des choses magiques». Dans le corpus des objets "primitifs" ayant fasciné des artistes comme lui ou Derain et quelques autres encore, les masques occupent une place particulière. La simplification, la stylisation des formes et la modification des traits du visage y sont pour quelque chose. Cela changera le cours de l'histoire de l'art, on le sait. Mais la dimension irrationnelle d'un tel objet demeure une composante forte dans l'attrait exercé sur beaucoup d'individus et sur quelques artistes en particulier.
Le masque renvoie à la décapitation. Au moins, entretient-il avec elle un rapport d'ambiguïté. (le mythe de la Gorgone Méduse en laisse une trace significative...) ; c'est le siège du regard et de la conscience.
           
           
Il y a dans Paris un véritable "monument aux masques", installé depuis 1886 dans les jardins du Luxembourg : c'est Le Marchand de Masques (1883) de Zacharie Astruc. Cette œuvre a été déplacée pour l'occasion et figure dans l'exposition du musée d'Orsay. Les petits moulages de plâtre sur le mur sont des empreintes de visages célèbres (à commencer par celui de Victor Hugo) disposés aux pieds de la statue ou brandis par l'adolescent. L'ordre magique ou religieux ne règne plus mais ici la République -et ses élites-  est magnifiée.
Le Masque, on le voit, est doué d'une grande habileté dans sa capacité d'évolution et d'adaptation.

           
           
           
           
           
           
Masques. De Carpeaux à Picasso

Musée d'Orsay
du 21 octobre 2008 au 1er février 2009



musée d'Orsay
           
           
           
photographies :

L'Homme au nez cassé, Jean-Joseph Carriès : ©RMN (Musée d'Orsay) Hervé Lewandowski

L'Inconnue de la Seine, photographie, internet
Bouclier avec le visage de Méduse, Arnold Böcklin :©RMN (Musée d'Orsay) Hervé Lewandowski
Masques, Emil Nolde,  huile sur toile, Kansas City, The Nelson-Atkins Museum of Art

         
           

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Published by espace-holbein - dans espace-holbein
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commentaires

ap 24/10/2008 01:17

Dans la première image, en arrière plan, il y a un tableau de Lorenzo Lippi "allégorie de la simulation" (je crois) qui m'a toujours fort impressionné, à cause de la grenade fendue que la jeune femme tient dans la main gauche. Ces deux expositions (Nolde et les masques) m'ont l'air passionantes. Merci pour ce double éclairage.

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