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23 juillet 2008 3 23 /07 /juillet /2008 14:43
Saartjie Baartman
«La Vénus hottentote est le nom qu’on donna à une Africaine qui avait déjà reçu le nom afrikaans de Saartjie (Sar-key) Baartman. En 1810 on l’emmena depuis le Cap, en Afrique du Sud, jusqu’à Londres, où elle fut exhibée comme une curiosité. C’était une attraction sensationnelle à l’époque. Non seulement elle était africaine, mais en plus elle avait une caractéristique physique connue sous le nom de stéatopygie, une accumulation de graisse sur les  fesses, et ce sont ses fesses qui furent célèbres et qui devinrent le cœur du spectacle.

 Des foules payaient pour la voir marcher, pas totalement nue, de long en large sur une petite scène.Parfois elle portait une robe de tulle ou une cape, mais les gens ne s’intéressaient pas à ses vêtements. Ils venaient voir ce qu’elle avait d’exceptionnel.
 Elle se tournait ou se penchait en avant, selon les demandes des spectateurs. Et quand elle obéissait à ces requêtes, ce qui était toujours le cas, il y avait toujours des cris ébahis puis une plaisanterie et toujours des rires. Et au début ça ne la gênait pas trop. Même si ça n’était pas ce qu’on lui avait promis au Cap, elle ne voulait pas arrêter. Un monde s’était ouvert devant elle, et comme elle était intelligente elle avait envie d’apprendre des choses sur ce monde. Elle n’aimait pas qu’on la ridiculise, ni les crachats de ceux qui lui crachaient dessus, mais cela faisait partie du monde dans lequel elle était, et elle ne voulait pas quitter ce monde. Elle voulait juste être heureuse dans ce monde. Elle voulait que les gens viennent voir son spectacle, mais elle voulait qu’ils soient différents, qu’ils la voient et qu’ils la traitent différemment. Et ce qu’elle voulait ne se produisait pas. Et elle ne voulait pas en parler. Elle ne pouvait pas dire : «Regardez-moi comme une personne» ou : «Débarrassez-vous de vos préjugés». Elle parlait quelques mots d’anglais mais le problème ce n’était pas le langage. Le problème c’était le monde dans lequel elle était.
 Une nuit, elle dormait sur son lit de camp et elle eut envie de faire pipi. Alors elle fit un rêve, et dans ce rêve elle devait aller aux toilettes. Elle essayait désespérément de trouver les toilettes, elle essayait de trouver dans le monde de son rêve un endroit où faire pipi. Elle n’arrêtait pas d’essayer de trouver le soulagement mais n’arrivait à rien, et elle n’arrivait à rien parce qu’elle  ne cherchait pas dans le bon monde. Elle était dans le monde de son rêve, et dans ce monde, même si elle avait trouvé un endroit où faire pipi, ça n’aurait servi à rien, parce que le monde dans lequel elle avait réellement envie de faire pipi était un monde différent de celui-là. Il lui fallait voir que le monde du rêve –qui semblait parfaitement réel- n’était pas le seul monde. Il lui fallait une image plus grande, qui incluait  se réveiller et aller aux toilettes.
 Quand je disais que le problème n’était pas le langage, ce n’était pas tout à fait exact. Alors que l’effet de nouveauté s’estompait, les injures augmentèrent, et ce que l’on appelait ses sentiments négatifs –son ressentiment et sa colère et sa peur- augmentèrent eux aussi. Et elle les ressentait ces choses, mais quand elle essayait de les exprimer on ne la comprenait pas. Ces sentiments restaient  enfermés en elle, et ainsi, incapable de communiquer, elle se mit à passer à l’acte ; il devint difficile de travailler avec elle. Frustrée par son incapacité à agir sur le monde dans lequel elle vivait, elle se mit à haïr ce monde.
 En 1814 elle fut vendue ou donnée en échange à un cirque ambulant et emmenée à Paris. Elle connut des hauts et des bas et mourut un an plus tard à l’âge de vingt-six ans. Elle ne fut jamais totalement ni complètement considérée comme humaine par les gens qui l’étudiaient et, à part son appareil génital, on ne sait pas à quoi elle ressemblait. A l’époque, les chercheurs, qui essayaient de démontrer une théorie alors en vogue sur les caractéres raciaux, la disséquèrent et retirèrent son appareil génital et son cerveau de son corps. On les plaça ensuite dans des bocaux et on les exhiba à Paris, au musée de l’Homme».
   

 
John HASKELL
Je ne suis pas Jackson Pollock (2003)

Éditions Joëlle Losfeld,
2008 pour la traduction française
p.48-51
     
     
     
illustration : compagnie théâtrale Frank Theatre, Minneapolis.
     

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Published by espace-holbein - dans espace-holbein
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commentaires

Maryam 06/04/2014 09:16


Quelle triste histoire

espace-holbein 13/04/2014 09:00



En effet.



espace-holbein 26/07/2008 09:44

L'épisode tristement historique de Saartjie Baartman est connu mais le point de vue que donne John Haskell rend les choses intéressantes ; on a un peu l'équivalent de "la caméra subjective" du cinéma. J'ai choisi de mettre deux textes extraits du même livre à la suite l'un de l'autre car les parallèles sont évidents : phénomène de foire, de l'exhibition, du spectacle indécent contraire à la sensibilité individuelle (qu'elle soit humaine ou animale) et rapport ambigü entre humain et animal. Haskell, dans ce livre  procède par croisements de petits textes qui accentuent ces relations vénéneuses. C'est troublant et très efficace.John Haskell est  fortement immprégné de cinéma. Dans ce livre le travail qu'il fait aussi autour de différents films procède de la même manière.C'est notre regard sur le monde et les individus qui est interrogé, évidemment.

Lyliana 25/07/2008 08:33

Evolutionnisme et voyeurisme ont fait bon ménage en des temps pas si anciens... cela donne froid dans le dos.L'approche d'Haskell est intéressante car on a toujours raconté l'histoire de Saartje Baartman de manière extérieure, sans jamais songer à imaginer ses sentiments, ses pensées. Sans jamais exprimer de manière apparemment simple (l'anecdote des toilettes), l'incroyable décalage de son monde et du nôtre. Telle la dernière histoire, il nous permet d'entrer dans l'intimité d'êtres, catalogués comme animaux de foire, de mettre en parallèle l'animal et l'humain et nous poser la question de la frontière animal/humain; plus généralement celle de nature/culture... questions qu'il nous faudra bien affronter dans les décennies à venir (cf. B Latour "Nous n'avons jamais été modernes").

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