Vendredi 23 mai 2008 5 23 /05 /Mai /2008 15:39
 
Dubaï et les arts plastiques
           
Un de mes amis, découvrant la couverture de Beaux Arts Magazine de ce mois-ci, s'exclame  : «Pour que BAM en vienne à réaliser une couverture comme ça, c'est vraiment la décadence des arts plastiques !». La culture et le goût de cet ami  sont loin d'être en cause. Bien au contraire. Et effectivement la question mérite d'être posée : Les Beaux-arts et accessoirement  les arts plastiques ne sont-ils pas en train d'évoluer dans un sens résolument inquiétant en assimilant sans beaucoup de réflexion et de sens critique les productions qui relèvent du spectaculaire pur dans une surenchère permanente digne du livre des records et en s'en faisant l'écho comme argument de vente ?
Les constructions les plus titanesques produites de manière anarchique dans une débauche d'argent et d'extravagance, érigées en grande majorité dans des pays ignorant tout des droits et de la dignité humaine, sont promues comme les fleurons de ce qui peut se faire de mieux du point de vue de la création. Les forêts de gratte-ciels chromés et héteroclites construits sur les sables de Dubaï explosent l'œil et la raison. Que ces édifices soient le fait d'architectes de renom, soit, mais qu'ils présentent le visage de ce qui se fait de plus désirable et de plus valorisé
dans la création contemporaine, du fait de leur gigantisme et des prouesses techniques que cela suppose,  pose un problème immense. Et après la fascination, le doute s'installe.

Et en effet ce doute et cette intuition que la démarche repose sur un élan absolument négatif se trouve confirmés par la lecture que je viens de faire il y a quelques heures d'un petit ouvrage de Mike Davis intitulé Le stade Dubaï du capitalisme. Ce texte d'une grande lucidité  est extraordinaire et absolument inquiétant.
Il serait long d'en décliner le propos et je me bornerai à reproduire ici un extrait de la quatrième de couverture :

«Village de pêcheurs devenu métropole en moins de vingt ans, lieu de tous les superlatifs (plus haut gratte-ciel, plus vaste centre commercial, plus grandes îles artificielles, hôtel le plus étoilé...) Dubaï pourrait bien signaler l'émergence d'un stade nouveau du capitalisme, encore inconnu sous nos cieux : un système à la fois plus ludique, par la généralisation du loisir touristique et de la jouissance commerciale, et plus violent, entre chantiers esclavagistes et politique de la peur, grâce aux guerres qui font rage de l'autre côté du Golfe persique -soit une société sans vie sociale ni classe moyenne, pur mirage de gadgets sans nombre et de projets pharaoniques.»

  
           
Et pour ce qui concerne les projets pharaoniques, ils sont légions. Mike Davis écrit page 10 : «Sous le règne de l'Émir-PDG Cheikh Mohammed El Maktoum, son despote éclairé âgé de 58 ans, Dubaï est devenue la nouvelle icône globale de l'ingénierie urbanistique d'avant-garde. Le multimilliardaire «Cheikh Mo»-comme le surnomment les occidentaux résidant à Dubaï- a une ambition explicite et totalement dénuée d'humilité : «Je veux être le Numéro Un mondial.» Et en effet ce qui se construit actuellement de plus spectaculaire c'est cette tour (photographie en haut à droite), le Durj Dubaï qui fera à terme  plus de 800 mètres de haut. Le site internet qui en trace la genèse fait des mises à jour régulières sur la hauteur qu'elle atteint au moment où vous vous connectez. Elle en est actuellement à la coquette hauteur de 629 mètres. La prouesse technique -réelle- en fait un argument esthétique d'une hyper-modernité, ou plutôt quelque chose qui se situerait bien au-delà de la modernité et de toutes les avant-gardes (la modernité étant déjà une vieillerie).        
           
Les projets les plus fous titre Beaux Arts Magazine de mai 2008 : le plus haut, le plus cher, le plus dangereux, le plus mégalomane, le plus kitsch, le plus arrogant, le plus incompréhensible, le plus déraisonnable, le plus crève-les-yeux, le plus .... de tous les plus,  le plus ceci, le plus cela, etc. Une escalade dans l'exagération, un superlatif de superlatifs destiné à devenir une catégorie des Beaux-arts ou tout simplement un critère de distinction ou d'évaluation dans cette catégorie.
Ce serait commode, peut-être...
           
           
           
           
Mike Davis, Le stade Dubaï du capitalisme, Éd. Les prairies ordinaires, collection penser/croiser, 2007 pour la traduction française.

Le site de Durj Dubaï       
           
           
           

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