| L'art n'est pas la vie |
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Je découvre à l'instant cette interview de Sophie Calle qu'un jeune homme a faite dans le cadre de son
exposition Prenez soin de vous à la BNF, rue Richelieu. Et je me dis "quelle chance il a ce petit jeune homme de s'entretenir avec Sophie Calle" - et justement dans le cadre somptueux de la salle Labrouste transformée pour l'occasion. Et très vite, je me dis qu'il a loupé sa chance. Il faut évidemment une expérience (je devrais dire une formation) pour interroger un artiste sans ça on reste inéluctablement dans la surface. On risque de ne percevoir de cette œuvre que son côté spectaculaire. Notre jeune journaliste part sur un contresens et s'entête malgré les mises au point réitérées de l'artiste. Dans la conception de beaucoup, et dans la représentation qu'ils se font de l'objet artistique, l'art c'est la vie. Ou l'équivalent de la vie. Et plus particulièrement quand l'artiste se sert objectivement de matériaux directement prélevés dans sa vie quotidienne. Mais rappelons que même si les artistes utilisent des éléments de leur vie (à des degrés divers) comme composantes de leur travail, l'œuvre d'un auteur est une transformation, une transposition et donc une création. L'interviewer va en l'occurence mélanger aveuglément l'art et la vie. Sophie Calle aura beau lui répéter : «C'est un travail que je vous présente, ce n'est pas ma vie ; c'est un projet artistique avec des photos, des textes...». Rien n'y fera. L'art, ce n'est pas la vie. A quoi cela servirait-il en effet de rentrer dans un processus mimétique ou de se confondre avec un objet qui nécessairement a vocation, une fois terminé, à être détaché de soi-même ? On a hérité de tous ces automatismes posant comme une évidence le mimétisme comme valeur liée à la production artistique. Interroger un artiste ne doit pas servir uniquement à garnir des grilles de programmes à la radio ou à la télévision. Cela s'apprend si l'on veut, à son tour, en faire un objet digne d'intérêt. Il y a des des gens fameux qui s'y sont risqués avec bonheur : David Sylvester ou Georges Charbonnier, par exemple. Écoutons-les, lisons-les. Et rappelons-nous la célèbre déclaration d'un Génie sans talent, Robert Filliou : «L'art c'est ce qui rend la vie plus intéressante que l'art...». |
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Pour le peu que je connais du travail de Sophie Calle - je veux dire que je connais vraiment deux ou trois choses… - il me semble en effet que la question du sujet est assez complexe. D’ailleurs c’est sur cette ambiguïté que se joue une bonne partie de ses propositions. Je partage cette idée de la séparation entre œuvre et vie privée mais il faut avouer que la frontière peut paraître poreuse. En fait, ce que je crois comprendre en général de son travail c’est la question de la mort de l’auteur, la disparition du je pour le elle. Peut-être cette question serait à approfondir : celle du passage, du glissement insensible de celle qui sert de modèle à celle qui la représente.
Je crois donc que pour la personne qui pose les questions, dans l’entretien vidéo, la confusion vient de là. Il ne sait proprement pas à qui il s’adresse. Il parle à l’artiste en la prenant juste pour une femme, il confond effectivement le témoignage et le propos artistique. A sa décharge, la confusion est entretenue. A charge le parti pris de ce reportage (de la façon dont c’est filmé) manque justement de distance. La foule dans le métro, la main sur la porte de la bibliothèque, les accélérés pour tout dire sans rien montrer, les plans en trop (« merde le con, il m’a donné de l’eau…ho pardon »… les inserts en illustration, tout cela est faussement parodique et médiocre.
Quelqu’un(e) qui vient de visiter cette exposition me donnait ses impressions en disant ceci : « C’est une parole de femme plurielle, mais je m’y retrouve (…) Je me suis simplement demandée pourquoi il n’y avait pas d’hommes qui puissent répondre aussi. Les images ne sont pas forcément très belles… pas toutes… mais le propos m’a ému…les textes et les témoignages sont très forts. Je connais ça ! J’aurais aimé aussi, comme elle pouvoir trouver des gens qui m’aident à formuler à ce moment là. (…) Ce que j’ai préféré c’est la grille de la cruciverbiste… ». Même si cette personne - qui n’est pas la moitié d’une imbécile - a évoqué la mise à distance de l’installation de Buren, elle est restée fascinée par la question qui touche à la réalité qu’elle retrouve et comprend, qu’elle reconnaît. Elle dira d’ailleurs que « C’est peut-être cela le rôle d’une œuvre d’art : on s’y retrouve. ».
La phrase même de Sophie Calle répondant de façon abrupte à la question « Est-ce que cela vous a aidé… ? » : « Peut-être mais ça ne vous regarde pas ! » que je trouve juste, aurait pu être, non une phrase d’introduction du débat, mais une réplique de fin de ce reportage. « Ce que vous voyez (l’expo) vous regarde. Mais pas ma vie, même si l’argument de départ est puisé dans ma vie. » et « Avez-vous vu ce qui nous regarde ? » aurait-elle pu lui demander.