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9 mai 2008 5 09 /05 /mai /2008 07:03
 
Sophie Calle, Prenez soin de vous

« J’ai reçu un mail de rupture. Je n’ai pas su répondre. C’était comme s’il ne m’était pas destiné. Il se terminait par ces mots : Prenez soin de vous. J’ai pris cette recommandation au pied de la lettre. J’ai demandé à cent sept femmes – dont une à plumes et deux en bois –, choisies pour leur métier, leur talent, d’interpréter la lettre sous un angle professionnel. L’analyser, la commenter, la jouer, la danser, la chanter. La disséquer, l’épuiser. Comprendre pour moi. Parler à ma place. Une façon de prendre le temps de rompre. A mon rythme. Prendre soin de moi. » Sophie Calle est donc partie de ce protocole.
Cette œuvre a déjà été présentée, on le sait, au moment de la Biennale à Venise. Ici, comme à Venise, Daniel Buren a réalisé la mise en espace. Le lieu est fort : il s'agit de la salle Labrouste à la Bibliothèque Nationale de France, rue Richelieu. Des alignements de tables et de chaises, de petites lampes, des rayonnages et une voûte impressionnante ; sans compter la charge symbolique de ce lieu qui a vu passer toute une foule d'anonymes silencieux penchés sur leur ouvrage. Les changements et rajouts opérés sont de plusieurs natures : des écrans ont été installés çà et là ; de grands livres ouverts, fixés  et consultables au bout de certaines rangées ; des  cadres en quantité comportant photos, objets plats et manuscrits sont accrochés sur les murs et puis des sons, du bruit, des musiques qui se croisent, s'additionnent, se superposent, s'annulent dans un flot ininterrompu. 
           




           
Cent sept femmes ont été sollicitées, dans des domaines différents ; des femmes souvent identifiées pour leurs compétences ou leur notoriété (mais pas toutes : il y a des inconnues, une petite écolière ainsi qu'une marionnette japonaise). Les modes d'expression sont variés. Cela va du texte à la performance, à la lecture de la lettre dans une autre langue en passant par le diagnostic médical ou le rapport judiciaire ou encore la destruction du document par balles.
Le parcours dans l'exposition est libre. Aucun ordre imposé. Il est quasiment impossible de tout lire tant les objets livrés à la sagacité d'un public curieux (et voyeur ?) sont variés, accumulatifs, parfois difficiles d'accès. Beaucoup de ces objets sont étonnants, inattendus, mystérieux.
           
   
   
  Maria de Medeiros, actrice
affiche du film de Q.Tarentino
  Maud Kristen, voyante
           
Ce qui m'a intéressé, et d'une certaine manière ce qui m'a frappé, c'est de constater à quel point les protagonistes de cette œuvre s'identifient intensément au rôle qu'elles sont censées jouer et à l'image qu'elles représentent aux yeux du public. Les engagements sont généralement francs, les avis sont tranchés, les diagnostics sont scientifiques, toutes les prestations sont professionnelles : toutes font autorité. Deux exemples (forcément anecdotiques dans cette exposition tant ces prestations sont variées) : celui de la voyante (Maud Kristen) qui déclare :«MEDITEZ SUR CE TRAVERS COMMUN A TANT DE FEMMES : dès qu'elles voient un crapaud avec une patte arrachée elles s'imaginent qu'en le regardant droit dans les yeux il va devenir un bel oiseau de paradis(...). En synthèse je dirais que vous n'avez pas bien évalué la situation : vous n'avez rien à attendre d'une relation amoureuse avec ce monsieur. Prenez VRAIMENT soin de vous.» (texte ci-dessus, à droite) et puis la contribution de l'actrice Maria de Medeiros (ci-dessus, à gauche) qui est filmée dans l'exacte  position que Uma Thurman adopte sur l'affiche du film de Quentin Tarantino  "Pulp Fiction", film qui en son temps a défrayé la chronique. Sachant que Maria de Medeiros joue un rôle non négligeable dans ce même film, doit-on considérer que c'est un hasard ? Et ceci va jusque dans les tics de langage, de pensée ou d'argumentation ; l'exemple de Leïla Shahid, représentante des Palestiniens en France, est à ce titre amusant : sachant que cette lettre est une lettre qui parle de l'amour entre un homme et une femme, Leïla Shahid n'hésite cependant pas à écrire «Comme dans toute négociation en vue d'un accord...(...)etc.» et reprend donc la terminologie politique à laquelle elle nous a accoutumés depuis des années...
           
En tout cas, ce qui est marquant c'est que toutes ces femmes disent surtout sur elles-mêmes, peut-être plus que sur la lettre reçue par Sophie Calle. Le procédé que l'artiste a mis en place relève sûrement pour partie d'une sorte de thérapie*. Quel intérêt y aurait-il à dévoiler une lettre aussi intime, une lettre qui a forcément provoqué une souffrance ? Cette démarche permet d'objectiver la situation, de la diluer aussi. Et surtout de prendre de la distance et d'occuper un temps qui aurait été nécessairement envahi par le ressassement de son propre malheur.
Le brouhaha de l'exposition, cette rumeur du monde de celles qui savent, de celles qui ont un avis compétent ira idéalement dans le sens de cette dilution.
           
           
           
           






Yves-Alain Bois déclarait en 1992 : «Je vois dans l'œuvre de Sophie Calle comme une thérapeuthique, un travail de déniaisement, presque un iconoclasme en notre fin de siècle iconophage» (propos figurant dans le N°9 de la revue Ninety, 3e trimestre 1992).






           
-site de la BNF      
           
Sophie Calle
Prenez soin de vous

Mise en scène Daniel Buren
site Richelieu / Salle Labrouste
58 rue de Richelieu
75002 Paris

jusqu'au 15 juin 2008

           
           
           

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