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26 mars 2008 3 26 /03 /mars /2008 10:02
 
Le Bourget  (Seine-Saint-Denis) 4 mars-7 avril 2008 
Le Bourget décide de passer pour la deuxième année consécutive par un petit trou, celui du sténopé. Et ce petit trou renvoie une image magnifique. Le Centre culturel André Malraux montre, dans le cadre de la Seconde exposition internationale de photographie au sténopé, des travaux d'artistes utilisant ce petit appareil rudimentaire, ancêtre de notre appareil photo. Le principe du sténopé est simple : une  boîte banale percée sur une de ses faces d'un tout petit trou qui laisse passer la lumière. Dans la boîte, sur la face opposée à ce trou minuscule , se forme l'image inversée de la réalité. Il suffit de placer à cet endroit un support sensible pour que cette réalité laisse une trace visible. Un obturateur permettra de doser la quantité de lumière.
A l'heure où tout va si vite, où tout doit être consommé dans l'urgence, où le duplicata ou l'artifice se substituent à l'original dans une course de plus en plus effrénée, il semble qu'émerge et se répand depuis quelques temps déjà une conception différente en réaction à ce quotidien auquel il paraît impossible de se soustraire. Et cette pratique du sténopé, de plus en plus répandue en est un signe supplémentaire. La première tâche du sténopiste va consister en effet à fabriquer consciencieusement cet objet à l'apparence souvent bancale ou décalée qui va lui permettre, après maintes expérimentations, de contempler une image inhabituelle, imparfaite mais que nul autre que lui ne saura jamais faire à l'identique. Et, dans cette exposition, ce qui est à la fois touchant et remarquable c'est qu'à côté de chaque œuvre, l'artiste a fait figurer une petite photographie de cet appareil improbable et unique qui lui a servi à fabriquer laborieusement, à l'heure du numérique, ces images si  étonnantes et poétiques (trois exemples, ci-dessous). 


Cette année, le thème destiné à fédérer cette exposition est celui d'une Nature urbaine. Les artistes étaient invités à mettre en situation leur production. Et en effet, un certain nombre de travaux, tant dans leur conception que dans leur présentation interpellent le spectateur. Matthias Hagemann, artiste allemand résidant à Barcelone, introduit, dès la prise de vue, un dispositif qui renvoie à la place du spectateur (ci-dessous) : il place une cage d'oiseau  devant le trou de son sténopé et joue sur une des spécificités de l'appareil qui est de restituer une profondeur de champ quasiment illimitée. En conséquence, les différences d'échelle sont annulées et cette cage, que l'on voit aussi nettement que le fond du décor , donne l'impression d'être immense, telle une cage aux lions. La perception du spectateur est celle d'un individu enfermé, réduit à une sorte d'animalité.

D'autres artistes vont choisir de donner un côté  spectaculaire à leur présentation en plaçant leurs tirages sur des supports inhabituels. Le beau travail de Carole Lereverseau (ici, photo à gauche) montre une végétation sauvage envahir des épaves automobiles.  
Cette artiste a placé ses tirages sur un capot de voiture moussu et abandonné. La volonté affirmée de  mettre en scène  débouche sur un travail d'une grande cohérence visuelle. Des présentations plus classiques posent néanmoins la dimension désormais patrimoniale du sténopé en s'inscrivant de manière délibérée dans une histoire du paysage photographique et en affirmant sa dimension pleinement artistique. Les magnifiques tirages de Daniel Bouzard (ci-dessous) témoignent de cette appartenance.
Les productions, variées, vont de l'objet minimaliste au tableau photographique et les matériaux utilisés, tant pour les tirages eux-mêmes que pour leur accrochage ou leur présentation, sont d'une très grande liberté étant donnée la nature du sténopé qui peut prendre toutes les formes et tous les formats. Ci dessous (à gauche) un tirage de l'artiste l'australienne Marilys Davis-Moore qui est visiblement un manifeste de la couleur, grand format ; inversement, un travail de fourmi, au ras du sol, à Paris et dans les cimetières, sera mis en forme de façon extrêmement élégante par Patrick Lallemand qui utilisera un matériau pauvre pour ses cadres (ci dessous, au centre et à droite).






     
Marie-Noëlle Leroy,qui est à la fois historienne de la photo, photographe et commissaire de l'exposition, déclare dans un article du quotidien Le Monde * : « On n'est pas dans cet esprit compulsif. Le temps de pose ne se compte pas en dixièmes de seconde mais en minutes, voire en heures. Il faut être patient, il faut longuement réfléchir avant de prendre sa photo. La photo n'est plus un instant, c'est un moment.»
Cette notion du temps demeure déterminante. Il s'agit de prendre le temps et de fabriquer son temps. Son temps propre, imparfait, singulier, un temps qui va permettre de se projeter dans le futur d'une fabrication elle-même hasardeuse, dérisoire, parfois naïve, toujours singulière. Une fabrication relevant d'un bricolage destiné à produire des objets artistiques. Rappelons-nous ce qu'écrivait Claude Lévi-Strauss sur le bricolage :
«Le bricoleur est apte à exécuter un grand nombre de tâches diversifiées; mais, à la différence de l'ingénieur, il ne subordonne pas chacune d'elles à l'obtention de matières premières et d'outils, conçus et procurés à la mesure de son projet : son univers instrumental est clos, et la règle de son enjeu est de toujours s'arranger avec les "moyens du bord", c'est-à-dire un ensemble à chaque instant fini d'outils et de matériaux, hétéroclites au surplus, parce que la composition de l'ensemble n'est pas en rapport avec le projet du moment (...)».**

Les sténopés ont d'excellents jours devant eux...



Le flamand rose, en début de page, est une photographie de l'artiste américaine Sheila
Bocchine (Phœnix-Arizona)
* «Le renouveau de l'art du sténopé», Cécile Urbain, Le Monde du 19.03.08
** Claude Lévi-Strauss,  La Pensée sauvage, Paris, Ed. Plon, 1960, p 27
Nature Urbaine, Seconde exposition internationale de photographie au sténopé
4 mars - 7 avril 2008
Centre culturel André-Malraux, 10, av. Francis-de-Pressensé, 93350  Le Bourget





site de 
La Capsule (résidence pour artistes)-Le Bourget (93) présentant l'exposition.


Artistes présentés : Alain BACOUËL, Jean-Claude BEAUMONT, Sheila BOCCHINE, Pierre-Olivier BOULANT, Daniel BOUZARD, Roland BUCKINGHAM, Gregor CARDUÉ, Jean DAUBAS, Marilyn DAVIS-MOORE, Mariam DIARRA, Sabine DIZEL, Peter DONAHOE, Chuck FLAGG, Christophe FROT, Alain GAYSTER, Guy GLORIEUX, Michel GUIGUE, Matthias HAGEMANN, Lennart HANSSON, Patrick LALLEMAND, Carole LEREVERSEAU, Erin MALONE, Erick MENGUAL, Thomas MILLER, Terry TOWERY.

   

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Published by espace-holbein - dans espace-holbein
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commentaires

espace-holbein 03/04/2008 18:39

Félicitations pour cette belle exposition (j'ai hâte d'être à l'année prochaine...)

Marie-Noëlle Leroy 02/04/2008 15:26

Merci beaucoup pour cet excellent ey intelligent article.
Très cordialement.
Marie-Noëlle Leroy

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