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11 octobre 2007 4 11 /10 /octobre /2007 19:19
 
       The Third Mind
Nancy Grossman
rondinone70-200.jpg Palais de Tokyo - Paris
Carte blanche à Ugo RONDINONE.
Nancy GROSSMAN est considérée comme une artiste qui relève de l'expression ou abusivement  classifiée comme «expressionniste». Ce qui laisse entendre que son esthétique serait le produit d'une sorte d'amplification, qu'elle appartient à la catégorie des artistes exprimant des sentiments forts, qu'elle est impulsive et qu'elle se situe sans doute dans une sorte d'exagération permanente.
Il paraît qu'au contraire cette artiste est quelqu'un d'une grande modestie et qu'elle n'a aucun désir particulier ni de provoquer ni de tirer bénéfice de provocations quelconques pour faire carrière.
Or les pièces qu'elle livre à notre appréciation  sont d'une grande singularité, ont tendance à gêner voire à créer le malaise à l'instar de ces têtes de cuir, par exemple, qui font très clairement référence aux objets S.M.


Cette artiste, loin de produire des objets gadget ou sexo-folkloriques ou encore fétichistes qui évolueraient dans un monde à la marge,  met en œuvre, au contraire, une approche qui me semble profonde, complexe, référentielle, même si elle n'annonce pas la couleur Elle est à la fois dans une sorte d'épaisseur métaphysique (n'ayons pas peur des gros mots ;-) et dans l'intelligence des formes.
Il est frappant de constater que ce qu'elle travaille dans cette approche est intimement proche des conceptions exprimées dans la revue de Bataille Documents (parue dans les années 30) et particulièrement de certains articles écrits par Michel Leiris. Cela peut être un hasard mais, peut-être pas. 
En 1930, dans le N°8 de cette revue (p 464) Michel Leiris laisse un article intitulé :«Le caput mortuum ou la femme de l'alchimiste». Il y place en illustration une photographie de William B.Seabrook, Masque de cuir et collier (photographie ci-dessous, à, droite). Leiris développe dans cet article une thématique consacrée à «ces espèces de déguisements pervers que sont les masques de cuir utilisés dans les rituels sado-masochistes».
L'article qui précédait celui-ci avait pour objet la présentation d'une série de «Têtes» d'un artiste inconnu jusqu'alors, Franz Xaver Messerschmidt. On raconte d'ailleurs que cet artiste autrichien du XVIIIe siècle aurait tenté d'assassiner un homme «pour voir son visage décomposé par la terreur et l'agonie». Cet article était illustré par la photographie ci-dessous à gauche. (Documents, 1930, N°8, p 468). Le travail de ces Têtes de caractère était constitué d'une quarantaine d'autoportraits sculptés à l'échelle 1 qui visaient à  exprimer les sentiments et particulièrement les douleurs de l'artiste en déformant exagérément son visage.
Enfin, et un peu plus tôt dans la revue Documents, (1930, N°6, p 322) E. von Sydow va laisser un autre article consacré cette fois aux Masques-Janus du Cross-River (Cameroun). Ces masques avaient la particularité de posséder deux têtes mais ce qui se révélait beaucoup plus étonnant encore était  cette bizarrerie liée à leur confection : il s'agissait de masses de bois recouvertes d'une fine peau animale qui épousait tout le détail du matériau. L'apparence (ainsi que le toucher) se révélait excessivement humaine  du fait de cette peau, ce qui provoquait une sensation malsaine... Une photographie accompagnait l'article en question. Ci-dessous, au centre, une autre de ces têtes Janus du même Cross-River de l'Ouest de l'Afrique. Alors que dans l'illustration de la revue Documents, les cornes se situaient de part et d'autre du janus, ici les cornes (doubles) surmontent le crâne, comme dans quelques-unes des têtes de cuir de Nancy GROSSMAN.



messerschmidt19-200.png seabrook1-200.png

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 
Nancy GROSSMAN, artiste d'aujourd'hui, intègre de manière trouble et étonnante ces éléments (comme ces cornes sur ces visages de peau) et surtout ces postures décrites par la revue de Georges Bataille. On pourrait même dire qu'elle les habite comme le visage caché, inabordable, confus, inquiétant et profond va habiter cette enveloppe de cuir, cette deuxième peau (noire) qui va renvoyer du corps tout entier une blancheur excessive et lui donner vraisemblablement un potentiel désirable accru.
Dans notre rapport à ces objets, on va constamment osciller de l'objet artistique à l'objet potentiellement inquiétant. L'artiste annule la figure pour la transformer en une sorte de monolithe effrayant.
Nancy GROSSMAN organise étonnament ce trouble.
           
           
           
illustrations :
-photographie de l'auteur (tête de cuir, Nancy Grossman)
-revue Documents.(Messerschmidt et W.B. Seabrook)
-site ARAS pour le
Masque-Janus du Cross-River,Cameroun.

Le propos est partiellement inspiré du texte de Georges Didi-Huberman "la dévoration de l'anthropomorphisme" in La Ressemblance Informe, Macula, 1995, p89 et suivantes.
           
Palais de Tokyo - Paris
du 27 Septembre 2007 au 03 Janvier 2008
      

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commentaires

holbein 13/10/2007 13:23

Merci pour l'avis de la spécialiste !Amicalement.

Lyliana 13/10/2007 10:03

Effectivement, lorsque j'ai vu ces masques (ayant plutôt des références dans l'art africain), j'ai tout de suite pensé aux masques-cimiers du sud-est du Nigeria. Mais ils sont en bois et je n'avais jamais vu de cette sorte de cimier recouvert de cuir. Ils ne sont jamais portés le corps à nu, un costume les accompagne toujours.

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