Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
8 avril 2007 7 08 /04 /avril /2007 09:27
Ron Mueck
Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa
du 2 mars au 6 mai 2007


Pour la première fois, l'espace-holbein présente une exposition que son auteur n'a pas vue : l'exposition Ron Mueck qui se tient actuellement au musée des beaux-arts d'Ottawa. C'est en pensant à nos amis Canadiens et à l'excellent souvenir que m'a laissée la visite de l'exposition Ron Mueck à la Fondation Cartier, à Paris, en décembre 2005, que j'ai pris cette décision de mettre en ligne le billet que j'avais écrit à l'époque pour Lunettes Rouges, bien longtemps avant d'ouvrir mon propre espace. Cette exposition d'Ottawa ne ressemble probablement pas à celle que j'ai visitée à la Fondation Cartier mais ma perception de cet artiste ne devrait pas être radicalement différente.



le 20 décembre 2005

ron-mueck1-200.jpg Après “J’en Rêve”, la Fondation Cartier nous gratifie à nouveau d’une remarquable exposition en nous présentant, pour la première fois en France, l’étonnant travail de ce sculpteur australien, Ron Mueck. Cinq sculptures seulement sont présentées pour cette occasion, sept personnages en tout. Mais l’effet qu’elles produisent justifie qu’un gardien (sinon deux, parfois) surveille chacune d’entre elles. Cet effet est saisissant; troublant serait un mot encore plus juste. Ron Mueck fabrique des géants de chair nue aux regards vagues et inquiets, ou bien des petits personnages de moins d’un mètre de haut, mais qui exercent sur nous une autorité sans limite.
Depuis la rue, nous apercevons déjà le géant hirsute et gauche, maladroitement installé en équilibre sur le rebord d’un tabouret, le bout de ses pieds touchant à peine le sol. L’enveloppe de verre de l’architecture de Jean Nouvel le met remarquablement en valeur : la lumière et la végétation l’enveloppent. Il est, pour ainsi dire, seul dans le dépouillement de sa nudité au milieu de cette cage de verre. Au fur et à mesure que l’on s’approche, ses proportions grandissent de manière inquiétante et lorsque nous arrivons devant lui, nous butons sur un être extrêmement imposant (quasiment trois mètres de haut, assis) et qui pourtant donne de lui une apparence si fragile.
ron-mueck2-200.jpg Ce corps qui aimante notre regard est traité avec une immense minutie, une immense attention dans l’exacte observation de la réalité des chairs. Aussi bien l’élasticité que la transparence de la carnation, dans tout le détail et la variété des teintes, sont rendues de manière si juste que ceci produit un trouble que l’on va retrouver jusque dans le regard de ceux qui sont autour de nous.
Les veines bleutées, tendues, du fait de la position du modèle, l’empreinte vaguement quadrillée aux coudes d’un vêtement qui vient d’être enlevé, l’apparente humidité des yeux concourent à produire chez nous ce trouble, parfois jusqu’à la gêne, tant l’intimité se livre.
ron-mueck3-200.jpg
Dans le même espace, le visage d’une femme noire est accroché au mur blanc, tel un masque, traité de la même manière : énorme, imposant (Ron Mueck, avait déjà travaillé son autoportrait de la même manière, autoportrait qu’il avait intitulé masque, d’ailleurs ; ci-contre).

Et puis, très discrètement, face à l’autre mur, deux petites sculptures délicates (qui n’en font qu’une) représentant un couple miniature, couché sur le flanc, emboîté, où domine une impression à la fois de proximité, d’habitude et aussi d’indifférence, et peut-être bien d'éloignement. (ci dessous).
 
ron-mueck4-200.jpg
Tout est ici fabriqué, organisé avec une extraordinaire minutie : chaque cheveu est implanté isolément, les flétrissures et la couleur de la plante des pieds sont le fruit d’une observation et d’un travail hors du commun. Là, également, le même trouble est perceptible et nous renvoie à notre condition humaine.
Un autre personnage couché nous attend lorsque l’on pénètre dans le deuxième espace de l’exposition : “In Bed” (ci-dessous) est une sculpture monumentale occupant quasiment tout le volume de cet espace (6,50m X 3,95m X 1,62m). Une femme dans son lit se présente à nous dans un état intermédiaire; certains diront qu’elle se réveille. Elle n’est pas tout à fait couchée et se tient la joue. C’est une femme pensante, inquiète aussi, mais animée d’une pensée sûrement informulée, une pensée tournée vers elle-même, un regard tourné vers l’intérieur, indifférent à ce qui l’entoure. Un mur invisible nous sépare d’elle dans toute son intimité.

Enfin, un peu plus loin, deux vieilles femmes discutent, nous ignorant, nous les regardeurs occupés autour d’elles à observer l’implantation de leurs cheveux, les vêtements râpés qu’elles portent (faits sur mesure par des couturières), le pli des bas, les chaussures de tennis éculées modelées en fibre de verre, les yeux brillants et malicieux, les petits poils raides et blonds sur la lèvre supérieure. Elles vont se mettre à parler tant le frémissement de leurs gestes est perceptible. On est tenté de s’approcher, et l’on s’approche de très près. La gardienne de la Fondation Cartier, chargée de surveiller ces deux petites vieilles, veille : elle intervient vivement à chaque fois que cette intimité risque d’être perturbée par un geste approximatif…

 

Ces deux vieilles dames (dernière image de ce billet), si vivantes, ne font que 85cm de haut. Ce détail est important. En effet, on serait tenté de parler de réalisme ou d’hyperréalisme en considérant les sculptures de Ron Mueck…


ron-mueck5-200.jpg Il s’agit de ne pas faire ce contresens pour au moins une raison : les géants font de quatre à cinq mètres de haut (à l’instar de Boy, montré à la Biennale de Venise en 2001, à la demande du regretté Harald Szeemann) et les petits êtres si réalistes, hyper présents jusqu’à la gêne, ne sont pas plus grands que mon bras. Jamais, jusqu’à présent, Ron Mueck n’a produit de personnage à l’échelle 1. Nous ne nous situons ni dans le réalisme, ni dans l’hyperréalisme pratiqué dans les années 70.
En effet, à l'inverse de Ron Mueck, Duane Hanson ou John de Andrea utilisaient pour leurs sculptures de touristes ou de clochards, des objets et vêtements usés, réels, empruntés au quotidien pour des personnages de notre taille qui pouvaient sembler nos égaux ou nos semblables.

C’est peut-être bien cela qui crée cette tension, cette fascination aussi. Nous nous reconnaissons (?) dans notre chair, dans son exactitude ainsi que dans ses défauts, mais tout est maintenu à distance, car précisément cette distance n’est jamais la bonne; cette distance est fluctuante d’un personnage à l’autre, tout comme la taille des sculptures. Et ceci produit un phénomène extrêmement troublant, de l’ordre d’une certaine lenteur. Une oeuvre qu’il semble impossible, pour qui le souhaiterait, de consommer en urgence comme on peut être amené à le faire pour un certain nombre d’entre elles lorsque nous visitons les galeries régulièrement. Les états de passage, qui se manifestent tantôt par un demi-sommeil, une semi conscience, un regard vague, ou bien, de manière plus radicale, par une naissance ou même par la mort (comme à l’occasion de l’exposition Sensation à Londres en 1997) et qui sont organisés pour ces corps et ces visages par Ron Mueck, favorisent un temps d’observation qui s’étire et s’installe. Il suffit d’observer les gens qui les regardent.

ron-mueck6-200.jpg
Cet artiste virtuose qui travaille des mois sur une même sculpture n’est jamais dans l’anecdote, mais inscrit son travail dans une démarche beaucoup plus essentielle.

L’art de Ron Mueck n’est pas, non plus, un art de la provocation (même s’il fut débusqué par Charles Saatchi dans le cadre de l’exposition Sensation déjà mentionnée) mais ce serait plutôt un art habité d’un pouvoir d’évocation.


Ron Mueck est un artiste qui est en train de renouveler considérablement la sculpture contemporaine ; ce renouvellement passant, pour l’occasion, par un changement de continent : en effet, si la grande peinture moderne et contemporaine s’origine sur le continent américain, la sculpture faisant date à notre époque est européenne et plus précisément britannique. Rappelons-nous les oeuvres d’Anthony Caro, de Richard Long, de Bill Woodrow ou encore de Tony Cragg. Ron Mueck, l’Australien (mais travaillant à Londres), à l’occasion de ce renouvellement, fait un retour à la figure humaine, renouant ainsi avec la tradition de la mimésis dans son expression la plus rigoureuse, mais aussi la plus fascinante.

Ces êtres de chair, faits de fibre de verre et de silicone - mais aussi les regardeurs qui les observent avec tant d’intensité - méritent d’y aller voir de plus près.


illustrations :

- Big Man, ©Ron Mueck, extrait du catalogue de l'exposition Mélancolie, Paris, 2005, p 492
- Wild Man
, ©Ron Mueck, extrait du site de la Fondation Cartier, Paris
- Mask, autoportrait, ©Ron Mueck, extrait du catalogue de l'exposition, p 77
- Spooning Couple,
©Ron Mueck, emprunté au site Drine Déblog
- In Bed,
©Ron Mueck, emprunté au site Casafree.com
- Two Women,
©Ron Mueck, emprunté au site Drine Déblog





site du Musée des Beaux-arts du Canada

Partager cet article

Repost 0

commentaires

chabriere 04/03/2010 15:15


Ron Mueck  ou d'autres  artistes  travaillant  sur le  corps (  hyperréaliste on non), ne sont pas  à mettre  en  "concurrence"...  chacun
apporte  quelque  chose  à sa façon....   en regard  avec l'époque, les techniques utilisées...

le rapport à la dimension de Mueck est important, il nous fait rentrer  comme par  effraction dans son monde  de géants....   même si ce sont de petits 
géants.... 
et pas  choisis dans leurs moments  les plus esthétiques...  voir  le nouveau né, par exemple 
...  ça  fout les  chtons  me disaient  mes filles....

c'est  donc un regard plus direct etintime  que nous propose Mueck, de ses géants  qui n'inspirent pas vraiment la joie...


patrice annic 04/06/2007 20:34

Bonsoir,Allez jeter un coup d'oeil sur mon site et peut-être aurez -vous envie de voir mes sculptures en vrai!Cordialement, Patrice Annic

holb 20/04/2007 11:31

Bon, j'ai pas été beaucoup là ces temps-ci : petits voyages qui servent à me faire briller les yeux ;-) mais également obligatoires pour le boulot. Malheureusement ces dernières semaines mes yeux n'ont pas eu l'occasion de briller beaucoup en région parisienne et Laurence devra découvrir les belles choses elle-même...

Pour revenir sur Ron Mueck, ce n'est évidemment pas la nudité qui fait l'intérêt des sculptures de cet artiste puisque le nu est une pratique conventionnelle, académique, dans le champ et l'exercice des arts plastiques. La ressemblance extrême non plus : les hyperréalistes ont labouré le terrain jusqu'à l'indigestion...
Peut-être que ce qui se passe avec Ron Mueck réside dans la conjonction de deux choses : premièrement, une perception que nous avons de ce qui est profondément humain dans ces représentations (qui résonne en chacun d’entre nous et qui nous est intensément commun à la fois) et deuxièmement, une dimension particulière de ce qui est relatif à la taille de ces sculptures qui ne sont jamais à l’échelle 1 : soit trop grandes, soit trop petites. Ceci entraînant (dans une nécessaire confrontation) une perte de repères (ou un flottement) et une gêne quant à l’appréciation de la distance exacte qui devrait pouvoir exister entre Moi et cette sculpture à laquelle je me confronte. J’ai dit, dans le papier, que cela produisait une espèce de “lenteur” dans la perception. On n’est jamais “à la bonne distance” et cette appréciation de la distance change lorsque l’’on passe d’une sculpture à une autre. Elle est sans cesse remise en question.
Et c’est là que je trouve cette sculpture nettement plus intéressante que ce qui était fait dans les années 70 avec l’hyperréalisme.
Ce type boxe dans une autre catégorie. En tout cas, il joue pas dans la même cour. Personnellement, je n’ai jamais été un fan de l’hyperréalisme et l’on sait tous que le côté virtuose a ses limites (Paganini fascine momentanément, mais c’est bien Bach que j’écoute régulièrement).
Quel est l’intérêt, finalement, de reproduire à l’identique ce qui existe déjà ? (sauf toutefois pour les faux-billets ou là, c’est évident ;-)) A l’exception du savoir-faire, la portée artistique est très limitée. Il y a un côté un peu tâcheron dans cette pratique, un peu vain ; et ce qu’il y a de pathétique c’est quand un ”artiste” s’essaie à cet hyperréalisme avec maladresse, sans véritable succés, et montre ainsi, de manière dramatique, toute son indigence mais aussi toute sa vanité.
Mais tout ceci est une question de goût...

KA 17/04/2007 09:31

'Lut M'sieur !

Faudra vraiment m'expliquer ce qu'apporte Ron Mueck par rapport à Duane Hanson ou John de Andrea. La taille des sculptures ? Bah ! La nudité ? De Andrae fit des nus, il y a bien longtemps.
Tu dis : « Nous ne nous situons ni dans le réalisme, ni dans l’hyperréalisme pratiqué dans les années 70 », puis : « Nous nous reconnaissons (?) dans notre chair, dans son exactitude ainsi que dans ses défauts, mais tout est maintenu à distance ».
Se reconnaître dans les défauts de la chair agrandie, n'est-ce pas le comble de l'hyperréalisme ?
Quant à la mise à distance, il faut se souvenir des réactions des spectateurs devant les sculptures de Duane Hanson ou John de Andrea : les gens s'approchaient, intrigués, puis reculaient brusquement, horrifiés, presque, quand ils s'apercevaient qu'ils n'avaient devant eux qu'un amas de polyvynile peint !
Et sans aucun doute cette réaction est-elle toujours vécue par des spectateurs qui n'ont pas de grandes connaissances artistiques.

Hyperréalisme, mise à distance : où est la différence entre Hanson-Andrea et Mueck ?
(Cela dit, je ne conteste pas la beauté de son travail et la fascination qu'il peut exercer, hein. C'est juste l'aspect novateur que je conteste. Mais c'est juste pour discuter ;-)

laurence 15/04/2007 22:05

C'est vraiment sympa de laisser des commentaires sur mon nouveau jouet :-) mais moi j'avais prévu de lire TOUS tes billets, cette semaine, et rien, nada... Alors au boulot, hein, m'sieur holb(ein), parce que je serai bientôt à Paris et je veux savoir quoi voir ;-)

attraper les mouches

Fumier